Quand Tetsuo Hara et Buronson découvraient les figurines Hokuto no Ken, en l’an 2000
Cette semaine, on change de format. Au lieu de redécouvrir une gamme, nous plongeons dans le…
Fiche technique
Buronson (武論尊), de son vrai nom Yoshiyuki Okamura (岡村善行), né le 16 juin 1947 dans la préfecture de Nagano, est un scénariste de manga japonais. Il est l’auteur de Hokuto no Ken, de Doberuman Deka et de Sanctuary. Il signe sous deux noms, Buronson chez Shueisha, Shō Fumimura (史村翔) ailleurs, et a produit en cinquante ans plus de cent titres.[1]
Il naît le 16 juin 1947 dans le district de Minamisaku, préfecture de Nagano, sur un territoire aujourd’hui intégré à la ville de Saku.[2] Il situe lui-même son enfance au village de Kishino, cerné par le Tateshina, le Yatsugatake et l’Asama, quand les sources japonaises la placent au bourg voisin de Nozawa.[3]
Il est le dernier de six enfants d’une famille d’agriculteurs. La ferme compte cinq tan de rizière, soit environ cinq mille mètres carrés. Il résume la condition familiale d’un mot, la pauvreté. Les enfants gagnaient l’argent de la cantine en distribuant les journaux, mille yens par mois pour les six, dont cinq cents lui revenaient. Il précise qu’il ne s’agissait pas d’un petit boulot pour avoir de l’argent de poche mais d’un travail pour vivre.[1]
Le souvenir qu’il garde de son père tient en une scène. Le père buvait à la maison. Quand il n’y avait plus ni saké ni argent, il tendait la bouteille vide au plus jeune de ses enfants et l’envoyait chez le marchand. Le commerçant, embarrassé de renvoyer un enfant les mains vides, versait un fond de shōchū, refermait le bouchon et soupirait une phrase de compassion. Le père meurt quand Buronson est en sixième année de primaire. L’aîné reprend la ferme, la situation ne s’améliore pas, et la charge pesant sur la mère s’alourdit.[1]
Un film le marque à cette époque, Trumpet Shōnen de Hideo Sekigawa, sorti en 1955. Il raconte l’histoire d’un garçon dont la trompette est brisée par un père alcoolique. Buronson y voit l’origine de son goût pour les récits qui font pleurer.[1]
À la sortie du collège, il décide d’entrer dans les forces d’autodéfense. Le motif est sans détour, s’échapper de la pauvreté et quitter la campagne. Il passe dans le Nagano un concours unifié aux trois armées, avec environ vingt candidats par place, et devient élève-cadet de l’Armée de l’air à la base de Kumagaya, dans le Saitama. Sur une centaine de cadets de sa promotion, une vingtaine abandonnent dès la première année.[1]
Quatre ans après son engagement, au terme de sa formation, il obtient le grade de sous-officier de troisième classe. Il est affecté à la base détachée du mont Sefuri, dans la préfecture de Saga, où il surveille et analyse les appareils non identifiés.[1]
Le 31 mars 1970, il est en poste au radar quand neuf membres de la faction de l’Armée rouge détournent l’avion de la Japan Airlines dit Yodo-go et exigent de gagner Pyongyang. Il participe à la mission de surveillance. Il quitte l’armée après sept ans de service.[1]
Il monte à Tokyo avec ses économies et s’inscrit dans une école d’informatique du groupe Fuji-Sankei, ayant pressenti l’ère de l’informatique après avoir manié le radar. Il dilapide tout en sorties avec ses anciens camarades et se fait exclure faute de pouvoir payer le second semestre. Il vit alors de petits boulots, de mahjong, de pachinko et de courses.[1]
En novembre 1970, il travaille comme intérimaire dans un entrepôt à Ichigaya. Le jour de l’affaire Mishima, il sort et découvre l’attroupement, les voitures de police et les ambulances. Il reconnaît Shintarō Ishihara en discussion avec les policiers à l’entrée. Il ajoute avoir envisagé d’adhérer à la Société du Bouclier, et se demande quel aurait été son numéro d’adhérent.[1]
Hiroshi Motomiya était de sa promotion à l’Armée de l’air et avait quitté le service au bout d’un an et demi. Devenu auteur à succès du Weekly Shōnen Jump, il interpelle Buronson en 1971 et lui propose de venir aider, faute de bras. Buronson s’installe dans les locaux de Motomiya Pro à Shinkoiwa, chargé de la documentation sur le papier. Il servait surtout à organiser les sorties de l’atelier, ce qui lui a valu le surnom de chef des banquets.[1]
C’est là qu’il croise l’éditeur Shigeo Nishimura, qu’il accompagne dans ses tournées de bars quand Motomiya s’y dérobe. Nishimura se méfie d’abord de lui, le type louche que Motomiya a ramené de l’armée, puis s’y attache et lui dit d’essayer d’écrire. Buronson soupçonne que la manœuvre visait autant à l’éloigner de Motomiya, auteur précieux pour Shueisha, qu’à révéler un talent.[1]
Nishimura lui ordonne aussi de lire Les Frères Karamazov, au motif que tout ce qui est nécessaire à un scénariste s’y trouve. Buronson achète l’édition de poche et abandonne en cours de route. Il n’était pas lecteur, et les noms russes, transcrits en katakana sur des lignes entières, ne lui restaient pas en tête. Il suppose après coup que Nishimura ne cherchait pas à lui enseigner une technique, mais à lui faire regarder le monde sous un autre angle.[1]
Le surnom vient de sa ressemblance avec Charles Bronson, qu’il revendiquait lui-même. Il aimait Adieu l’ami, sorti en 1968, et cherchait l’assentiment de son entourage. Le diminutif Bū-chan s’impose dans le milieu, et de là vient 武論尊.[1]
Le second nom naît d’une contrainte éditoriale. Travaillant pour Kōdansha, il lui faut un autre pseudonyme. Un éditeur recompose les lettres de son vrai nom, OKAMURA YOSHIYUKI, pour former Fumimura. Buronson note en riant qu’on lui a souvent dit que ce nom ne lui ressemblait pas.[1]
Il fait ses débuts en 1972 avec Gorō-kun Tōjō, un récit court dessiné par Yō Hasebe et paru dans le Weekly Shōnen Jump. La même année, Minami Saori Monogatari, dessins de Takeru Sankō, retrace la jeunesse de la chanteuse Saori Minami. C’est ce second titre qui convainc la rédaction, et qui débouche l’année suivante sur sa première sérialisation.[1]
Sa première collaboration avec Shinji Hiramatsu date de 1974, sur un récit court de baseball. Hiramatsu avait dix-neuf ans et venait de la campagne d’Okayama.[1]
Doberuman Deka est prépublié dans le Weekly Shōnen Jump de 1975 à 1979 et devient l’œuvre de sa consécration. La rédaction voulait une série de justiciers dans la veine de Hissatsu Shiokinin. Buronson impose le policier violent et expéditif inspiré de L’Inspecteur Harry et de son 44 Magnum. Le héros, Kanō Jōji, appartient à la section des crimes spéciaux de la police métropolitaine, roule en Harley-Davidson et s’évade d’un hôpital psychiatrique au premier chapitre.[1]
Ce premier chapitre déclenche la protestation d’une association, qui conteste la représentation d’un malade mental en criminel. Lors de la réunion, en présence de l’éditeur Hiroki Gotō, de Hiramatsu et de Nishimura, une femme d’âge mûr attaque Buronson sur son niveau d’études, en lui lançant qu’il n’a fait que le collège. Il se tait. Il raconte que cette discrimination par le diplôme, venue de ceux-là mêmes qui dénonçaient une discrimination, l’a réduit au silence.[1]
En 1976, il part à Okinawa avec Gotō et Hiramatsu, un aller-retour d’une seule nuit, peu après la rétrocession. Le voyage produit un chapitre du premier volume et confronte les deux hommes aux installations américaines, à la drogue et à la violence.[1]
Le succès lui vaut des droits d’auteur soudains. Son revenu annuel passe à environ dix millions de yens, alors qu’il vit dans un appartement de six tatamis sans salle de bain. Il se met à boire et à sortir régulièrement avec les éditeurs, son langage change. Akio Chiba, frère cadet de Tetsuya Chiba, qui l’avait pris en affection et nourri du temps de sa pauvreté, lui dit un jour très sérieusement qu’il est minable ces derniers temps. Buronson dit avoir eu l’impression de recevoir de l’eau glacée sur la tête, et en tire une leçon durable sur la modestie.[1]
À l’automne 1979, alors que la série entre dans sa quatrième année, Nishimura, devenu rédacteur en chef, l’emmène dans un restaurant de fugu de Jinbōchō. Buronson ressent du soulagement plutôt qu’un choc et prononce lui-même le mot de fin. La dernière scène est un hommage explicite à Ashita no Joe, pour lequel il téléphone à Tetsuya Chiba afin d’obtenir son autorisation.[1]
La rédaction du Weekly Shōnen Jump peine à trouver un scénariste pour accompagner Tetsuo Hara après le succès de ses deux one-shots. Nishimura consulte son subordonné Nobuhiko Horie, qui répond vouloir demander à Buronson. Ce n’est donc pas un choix par défaut. Horie était par ailleurs le responsable qui n’avait pas su faire décoller la première série de Hara, et cette nouvelle tentative était sa revanche.[1]
Horie lui demande de tenir trois ans. Buronson accepte. Il n’y a pas de contrat. Trois mois séparent la commande du premier chapitre, thème et personnages compris, ce qu’il qualifie de rythme hors du commun. La série démarre dans le numéro du 26 septembre 1983, avec un premier chapitre de quarante-six pages placé en ouverture du magazine.[1]
Le premier chapitre déçoit. Horie estimait que le deuxième chapitre était décisif. Il lit le scénario devant Buronson, en silence, puis demande la réécriture. La version publiée montre un vieil homme, Misumi, qui a mis six mois à rassembler de précieuses graines de riz, les rapporte au village et se fait massacrer. Quand Horie lit ce passage, il sourit. La série arrive deuxième au sondage dès ce deuxième chapitre, prend la première place au cinquième et ne lâche plus la tête pendant deux ans et demi.[1]
L’idée de frapper un point vital pour faire exploser le corps vient de Horie, qui l’a trouvée dans un ouvrage de médecine orientale signalant qu’une pression trop forte sur un point bénéfique peut nuire au corps. Buronson a compris que le but était d’alléger la charge de dessin de Hara. Les cris d’agonie, en revanche, sont des improvisations de Hara, absentes des scénarios.[1]
Pendant les cinq années de sérialisation, les deux hommes n’ont presque aucun contact direct, tout passe par l’éditeur. Au terme des trois ans convenus, Buronson supplie Horie d’arrêter et pleure en le demandant. Horie répond qu’il n’a pas le droit de décider, que Nishimura lui a ordonné de ne jamais laisser la série se terminer. La série durera cinq ans.[1]
Interrogé sur son personnage préféré, il répond Jagi. Troisième des quatre frères, incapable de battre ni l’aîné, ni le deuxième, ni le benjamin. Buronson, lui-même dernier de six enfants, dit ressentir une proximité étrange avec ce personnage qui n’abandonne jamais malgré son malheur de naissance.[1]
La formule finale de Raoh est de lui. Il précise qu’elle lui est venue naturellement parce qu’il avait le sentiment d’avoir tout donné pendant les trois ans convenus, et qu’il pensait alors conclure l’œuvre avec ce personnage. Il ajoute, avec ironie, refuser que cette phrase serve d’épitaphe.[1]
Sa première rencontre avec Ryōichi Ikegami est un one-shot de 1979, Kizuato, paru dans Big Comic. Le duo ne se forme durablement qu’en 1990, à la demande de la rédaction, avec Sanctuary, dans le Big Comic Superior.[1]
En 1992, quatre ans après la fin de Hokuto no Ken et alors que Sanctuary est toujours en cours, il demande pour la première fois de sa carrière une pause en pleine sérialisation, ce qui ne se faisait pas à l’époque. Il invoque quinze ans de métier menés au pas de course, un mariage et des enfants dont il ne s’est jamais occupé, une usure mentale et une consommation d’alcool problématique. Il précise n’avoir pas perdu la capacité d’écrire, mais avoir eu besoin d’évacuer ce qui s’était déposé en lui pendant des années. Ryōichi Ikegami lui répond qu’il se reposera aussi et qu’il ne s’inquiète pas. Buronson se réfugie environ un an dans le haras d’une connaissance à Hokkaidō, sans télévision, sans journaux ni magazines de manga, à soigner les chevaux et à faucher l’herbe. De ce séjour naît Pappa Kapā.[1]
Suivent Strain puis Odyssey avec le même dessinateur, et HEAT -Shakunetsu-, qui se déroule à Shinjuku Kabukichō. Buronson décrit cette dernière série comme un retour à ses origines populaires après un Sanctuary où il se sentait trop tendu. Elle lui vaut en 2002 le quarante-septième prix du manga Shōgakukan, dans la catégorie seinen et général.[1][4]
En 2001, il retrouve Tetsuo Hara sur Souten no Ken, préquelle de Hokuto no Ken lancée dans le numéro inaugural du Weekly Comic Bunch. Le colophon des tomes le crédite à la supervision.[5]
Il ouvre en 2018, à Saku, sa ville natale, l’École de manga en cent heures de Buronson. L’origine du projet est simple, ses camarades de classe locaux lui disaient en buvant qu’il devrait faire quelque chose pour Saku, et il a fini par le dire à voix haute.[1]
Les cours sont gratuits. Faire payer de jeunes candidats sans ressources reviendrait selon lui à leur promettre un résultat, et il ne revendique aucune méthode infaillible. Interrogé sur le fait de livrer ainsi son expérience, il répond qu’une vieille échoppe de rāmen peut donner à qui le demande la recette de son bouillon, sans que cela suffise à faire prospérer un restaurant. La gratuité n’amène aucune indulgence, les élèves rendent des travaux et l’école s’adresse à ceux qui veulent devenir professionnels. Le rythme est de vingt sessions par an. Cent vingt-sept personnes ont suivi la formation depuis l’ouverture, dont trente ont fait leurs débuts professionnels en médias commerciaux, chiffre arrêté en décembre 2025.[1]
Les intervenants sont des professionnels en activité, mangaka de premier plan et rédacteurs en chef de magazines. Gōshō Aoyama et Mitsuru Adachi y sont venus, ainsi que le réalisateur Hideaki Anno, qui a donné en 2024 une conférence spéciale sur Neon Genesis Evangelion. Buronson ne touche pas au contenu des cours.[1]
Il inscrit son initiative dans la continuité du Gekiga Sonjuku, l’école payante que Kazuo Koike fonde en 1977 pour former une génération d’auteurs. Le projet avait valu à Koike de vives critiques, les uns lui reprochant d’armer ses futurs concurrents, les autres voyant dans l’enseignement le refuge des auteurs qui ne créent plus. Koike a poursuivi, et sa première promotion comptait Rumiko Takahashi. Tetsuo Hara et Keisuke Itagaki en sont également issus. Buronson y voit la preuve qu’une expérience se transmet sans produire de copies.[1]
Interrogé sur les élèves qui progressent, il ne parle jamais de talent. Ceux qui avancent sont selon lui ceux qui refusent de se croire arrivés. Un dessinateur limité mais conscient de ses lacunes continuera d’évoluer, quand celui qui se juge accompli cesse d’apprendre.[1]
En 2024, il finance sur ses fonds propres la construction du Saku Manga-sha, près de la gare de Sakudaira. Le rez-de-chaussée est un espace d’exposition gratuit, l’étage abrite les salles de cours.[1]
Il a par ailleurs versé quatre cents millions de yens à la ville de Saku le 20 juillet 2017, somme qui a permis de créer un fonds de bourses non remboursables, opérationnel à partir de 2018, puis quatre cents millions supplémentaires en 2022 pour maintenir le dispositif.[4] Le motif est explicite. Entré dans les forces d’autodéfense à quinze ans, il n’avait pas eu accès aux études supérieures pour des raisons économiques, et voyait autour de lui des enfants dans le même cas. Il refuse le mot de philanthrope et dit que ce qu’il fait n’a rien d’exceptionnel.[1]
Il reçoit au titre de l’exercice 2020 le quatrième prix Saitō Takao, dans la catégorie prix spécial. La fondation, créée en 2017 pour les cinquante ans de Golgo 13, récompense d’ordinaire des œuvres produites en séparant le scénario et le dessin. Cette année-là, épidémie oblige, elle distingue exceptionnellement une personne plutôt qu’une œuvre, en retenant un auteur ayant durablement œuvré pour la création de manga en division du travail. Saitō Production motive le choix par deux points, l’ensemble de sa carrière et la formation de jeunes auteurs qu’il finance sur ses fonds propres.[6]
Sous le nom Buronson
Gorō-kun Tōjō (1972, dessins Yō Hasebe) / Crime Sweeper (1973, dessins Gorō Sakasai) / Pink Punch Miyabi (1974, dessins Gorō Sakasai) / Doberuman Deka (1975-1979, dessins Shinji Hiramatsu) / Hokuto no Ken (1983-1988, dessins Tetsuo Hara) / Ōrō (1989, dessins Kentaro Miura) / Ōrō-den (1990, dessins Kentaro Miura) / Japan (1992, dessins Kentaro Miura) / Pappa Kapā (1992-1994, dessins Tobio Mizuno) / Souten no Ken (2001-2010, supervision, dessins Tetsuo Hara) / DOG LAW (2008-2009, dessins Atsushi Kamijō) / Too BEAT (2021-2023, dessins Shirō Yoshida)
Sous le nom Shō Fumimura
Kyūgō-den (1973, dessins Shigeyuki Masumoto, Tetsumi Moriya et Hisashi Daitō) / Phantom Muhō (1978-1984, dessins Kaoru Shintani) / OH! Takarazuka (1980-1983, dessins Shinji Ono) / Astronauts (1984-1986, dessins Hajime Oki) / Sanctuary (1990-1995, dessins Ryōichi Ikegami) / Odyssey (1995-1996, dessins Ryōichi Ikegami) / Strain (1996-1998, dessins Ryōichi Ikegami) / HEAT -Shakunetsu- (1998-2004, dessins Ryōichi Ikegami) / BEGIN (2016-2020, dessins Ryōichi Ikegami)
Roman illustré
Hokuto no Ken : Jubaku no Machi (1996, illustrations Tetsuo Hara)
Essai
Dépeindre le mal et le mensonge (悪と嘘を描く), Shogakukan Shinsho n°507, avril 2026
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