Entretien croisé des rois de la fin du siècle, Buronson VS Hara Tetsuo
Fiche technique
- Date
- 26 mai 2000
- Source
- Figure Oh n°34
- Type
- Presse
- Langue d'origine
- Japonais
- Intervieweur
- Anzai Leo
- Protagonistes
- Buronson, Tetsuo Hara
- Traduction
- Hokuto Chronicles
Ainsi commença la légende (こうして伝説は始まった!)
Figure Oh. Hokuto no Ken connaît en ce moment un très grand succès dans le secteur des figurines, et c’est à ce titre que nous voulions vous interroger aujourd’hui. Cela faisait longtemps que vous ne vous étiez pas retrouvés ainsi ?
Buronson. Non, nous nous sommes vus l’autre jour pour un entretien du même genre. Mais avant ça, pendant la série, nous ne nous sommes pas vus une seule fois.
Figure Oh. C’est-à-dire que chacun devait faire comme il l’entendait de son côté ?
Buronson. Non, c’est l’éditeur qui nous empêchait de nous rencontrer.
Hara. Il y avait un intermédiaire entre nous.
Buronson. Pour éviter que je déteigne sur Hara. (rire général)
Figure Oh. Hokuto no Ken est d’abord parti d’un manga de Hara ?
Hara. Oui. Un récit complet.
Figure Oh. Pouvez-vous revenir sur les circonstances ?
Hara. Au départ je voulais dessiner du combat, parce que j’aimais Bruce Lee. J’en ai dessiné deux.
Buronson. Et comme il était question d’en faire une série, plusieurs scénaristes ont été sollicités, et c’est finalement arrivé jusqu’à moi. Pour moi, c’est tombé du ciel. (rires)
Figure Oh. Qu’avez-vous pensé à la première lecture ?
Buronson. Hum, au début c’était un étudiant. Et comme il tuait des gens à tour de bras, on s’est dit que ça n’allait pas, et qu’on allait basculer l’histoire dans un futur proche. C’est sans doute la base du succès. Si on avait continué avec le scénario d’origine tel quel, des personnages comme ceux-là (il montre les figurines), ne seraient jamais apparus.
Hara. Oui.
Buronson. Dans un récit contemporain, les adversaires auraient été des étudiants ou des hors-la-loi ordinaires. En ce sens, c’est le cadre de l’histoire qui a réussi, je crois.
Figure Oh. Aujourd’hui, nous voudrions justement vous entendre en regardant les figurines de Hokuto no Ken.
Buronson. Moi, j’ai tout oublié. (rires) Le premier, c’est le Shin de Southern Cross. Et Shin, au début, on ne pensait pas du tout que ce serait lui l’auteur des sept cicatrices de Ken. On a créé ça au fil du récit.
Figure Oh. À l’époque, vous n’aviez pas le temps de réfléchir posément à tout cela.
Buronson. Oui. Pourquoi il poursuivait quelqu’un, il n’y avait rien derrière. C’était un simple road movie. On fabrique un ennemi, puis on se demande ce qu’il poursuit au juste, alors va pour une femme. Ma façon de créer, c’est du rafistolage permanent, je répare après coup.
Figure Oh. C’est ainsi que Yuria est apparue. Et Kenshiro, qu’en dites-vous ?
Hara. Cette figurine est faite d’après le dessin de l’anime, alors… disons que ça va.
Figure Oh. À l’époque, vous ne pensiez pas au volume ?
Hara. Moi, je pensais en volume. Seulement, le dessin ne suivait pas.
Buronson. C’est à partir du volume 5 environ que le manga s’est mis à bouger entièrement. Au début, c’étaient des essais et des erreurs, du tâtonnement.
Hara. Ne pas voir la série arrêtée. Mon premier souhait, c’était ça.
Figure Oh. La fratrie de quatre, ça vient du prénom ? Ken-shirō, le « quatrième fils » ? (Le suffixe -shirō, 四郎, signifie littéralement « quatrième fils » dans les prénoms masculins japonais, comme -tarō pour l’aîné ou -jirō pour le second)
Buronson. Oui. Jusqu’à Jagi, c’est sorti facilement. Puis on m’a dit qu’il en restait deux, mais comme rien n’était décidé, la consigne a été de les laisser en silhouette. Un massif, un fin. Tout est parti de là.
Figure Oh. En dehors de Ken, le personnage le plus fort, c’est Raoh. Il n’était pas prévu dès le départ ?
Buronson. Non. (sans hésiter) L’aîné, une seule consigne : qu’il soit massif.
Hara. C’est un personnage créé par Buronson. Il n’était pas de moi.
Figure Oh. Y avait-il un modèle derrière Raoh ?
Buronson. Non. Juste une image, un type énorme sur un cheval énorme, ce serait bien.
Figure Oh. Dans un commentaire des volumes reliés, Buronson aurait dit à Hara de faire une belle entrée à Raoh.
Hara. Non, c’était une plaisanterie. (rires)
Buronson. Le personnage n’était pas fixé. C’est pour ça qu’on a d’abord fait apparaître le cheval. Des traces de sabots comme des pieds d’éléphant. Qu’est-ce que c’est ? Puis le cheval apparaît, et l’homme monté dessus.
Figure Oh. Raoh est vraiment très grand.
Hara. La taille, c’est celle qu’on voit avec les yeux du cœur. Si le cheval paraît si grand, c’est aussi une image vue par ces yeux-là. L’échelle, je ne crois pas qu’elle soit juste.
Figure Oh. Voici justement le coffret de Raoh et Kokuoh.
Hara. Je les avais à l’atelier, mais je les ai donnés à d’autres auteurs. Tout le monde en voulait. Les nouveaux sont bien faits, je trouve. Celui-ci, c’est un des premiers, non ?
Buronson. Sur les premiers, la tête sautait tout le temps. (rires) La version DX sortie après est bien, elle.
Figure Oh. Dans la gamme, Kenshiro et Rei forment la première vague, Jagi et Raoh la deuxième.
Buronson. Celui-là est bien fait (il regarde Jagi).
Hara. Souther, par exemple, on voit qu’ils ont vraiment regardé l’original. Je n’ai fait qu’une illustration de lui, à peu près, et elle n’a même pas servi sur les volumes. Une seule en couleur, et pourtant ils sont allés chercher jusqu’aux petits détails…
Buronson. Lesquelles se vendent ?
Figure Oh. Kenshiro, Raoh, puis Rei, je dirais.
Buronson. Comme au sondage de popularité.
Figure Oh. Y a-t-il un personnage dont vous vous dites, celui-là manque ?
Buronson. Il n’y a pas de femmes.
Hara. Pas de Yuria. Et Rin et Bat. Fudô de la montagne, aussi…
Buronson. Moi, celui que j’aimais bien, c’était le gouverneur de la prison.
Figure Oh. Y avait-il une image derrière le gouverneur Uighur ?
Buronson. Non, aucune. Il y avait cette prison, et je me suis dit qu’un tel personnage serait intéressant. Pour le dessin, c’est l’image de Hara.
Hara. Buronson me laissait faire librement. Celle qui se rapproche de mon image, c’est cette version DX.
Figure Oh. Le premier Kenshiro doit quelque chose à Spawn, disons, c’est un clin d’œil à son côté malsain.
Hara. Ah bon ? Spawn était très réussi, c’est grâce à lui qu’on s’est mis à fabriquer ce genre de choses. Moi aussi, je veux sortir mes propres figurines, dans ma propre société.
Buronson. Celui-là est impressionnant (Il regarde le Kenshiro à l’échelle 1).
Figure Oh. C’est le Kenshiro à l’échelle 1. Kaiyodo l’a fabriqué sans autorisation, et s’est fait remonter les bretelles par l’ayant droit. Une pièce à histoire. (rires)
Buronson. Si on le produisait pour la vente, ça ferait fort. Il y aurait des acheteurs, sûrement.
Une suite de tourments nés de l’exigence (こだわりからくる苦悩の連続!)
Figure Oh. Moi, je pensais que l’histoire se terminerait à la mort de Raoh.
Hara. Je pense que c’est là que ça se termine.
Buronson. Au-delà, il n’y avait plus rien. J’étais épuisé.
Hara. Au départ, l’idée était de finir en trois ans. Trois ans, jusqu’à la mort de Raoh. Puis, brusquement, le rédacteur en chef au-dessus de nous, « ressuscite Yuria ! »
Buronson. Quand j’ai dit qu’il n’existait pas de moyen de continuer, on m’a répondu qu’il suffisait de la ressusciter, de sortir des frères en quantité. Toutes sortes de « conseils ».
Hara. Et c’est ainsi qu’en un an, on a amené l’histoire jusqu’aux Gosha Sei du Nanto.
Figure Oh. Vous ne vous êtes pas rebellés contre ces conseils, vous n’avez pas dit que c’était hors de question ?
Buronson. Bon, j’aurais sans doute pu le dire, mais…
Hara. Notre position est faible.
Buronson. Et moi, de mon côté, le fric m’aveuglait. (rires)
Figure Oh. Et la rédaction, puisque ça marchait, n’entendait pas vous laisser arrêter.
Buronson. Forcément, les volumes reliés se vendaient à un million d’exemplaires.
Hara. Vers trois ans et demi de série, il y a eu le décompte du sondage de popularité du Weekly Shōnen Jump, la première place, nous l’avions tenue pendant deux années entières.
Buronson. Si on m’avait laissé deux mois après la mort de Raoh, ça aurait été. Mais ça repartait dès la semaine suivante. Sans pause. Pour moi, ça a été rude. Il fallait créer du neuf.
Figure Oh. La capitale impériale centrale, puis le pays de Shura.
Buronson. On était dans la précipitation permanente. Depuis la mort de Raoh, toute l’histoire qui suit, personnages compris, s’est effacée de ma tête.
Hara. L’image, c’était de finir avec le premier combat. Ça a été prolongé, et ça s’est terminé avec le deuxième.
Figure Oh. Ça devait s’arrêter au premier ?
Hara. C’est à ce moment-là qu’est arrivée cette histoire, alors on en a fait un combat sans vainqueur, et on a prolongé d’un an.
Buronson. C’est là qu’on a tué Rei. On a fait le combat sans vainqueur et on a relancé.
Figure Oh. Vous tuez volontiers les bons personnages, les uns après les autres. Moi, j’aimais Rei.
Buronson. C’est simple, quand un bon personnage meurt, la popularité monte. Un peu racoleur, disons. (rires)
Hara. Moi, on ne me prévient pas de ces choses-là, alors je dessine avec tout mon attachement. Lui, il manigance. Et c’est pour ça que le lecteur ne voit rien venir.
Figure Oh. Donc on ne vous dit pas, celui-là mourra dans quelques numéros ?
Hara. C’est ça.
Buronson. Même si je voulais le dire, moi non plus je n’ai pas encore construit la suite à ce stade.
Hara. Je ne sais pas, c’est tout.
Figure Oh. Si vous savez qu’un personnage va mourir, votre trait change.
Hara. Oui, ça finirait par se voir.
Buronson. C’est pour ça que l’éditeur nous empêchait de nous rencontrer. À deux, on se serait parlé de la suite. Par exemple, si Hara dit qu’il voudrait telle chose, moi je vais tirer le récit vers ça. On se laisse forcément entraîner. L’éditeur supprimait ça et me laissait fabriquer seul, à ma guise.
Figure Oh. Je vois. Et l’étoile de la mort, la Shichōsei, c’est une idée à vous ?
Buronson. Ça, c’est mon éditeur. Je lui avais demandé s’il n’avait pas une idée, il en avait une sous la main. Et c’est devenu : ceux qui la voient sont condamnés.
Figure Oh. Le mort qui revient à la vie, procédé courant dans le Shōnen Jump, vous ne l’avez pas employé ?
Hara. Pour moi, avoir ressuscité Yuria est un fardeau. Quand on m’a dit de la ressusciter, je me suis fortement rebellé.
Buronson. À part elle, on ne l’a pas fait.
Hara. Non. Toki, Rei, tous les personnages aimés du public, on nous disait de les ressusciter. Mais à ressusciter, tout devient effaçable, et le poids de la mort d’un homme s’allège.
Figure Oh. La cruauté des images a souvent fait parler, au moment de la télévision notamment.
Hara. Moi, je pensais dessiner de façon à ne pas trop faire ressortir la cruauté. L’anime, lui… ça finissait en bouillie.
Buronson. Ça aussi, on vérifiait, on revérifiait. Pas de sang, pas de rouge. On a dû le dire cent fois, et pourtant.
Hara. Le manga est en noir et blanc, donc ça passe.
Buronson. L’anime est en couleur, donc le sang est rouge vif. On demandait de le passer en bleu, ou de le remplacer par du verre qui vole en éclats. J’ai suivi ça sur place, et malgré tout il reste des passages pénibles à regarder. Entre les deux, il s’en faut d’un cheveu. Certains n’ont pas compris, et ensuite des auteurs se sont mis à imiter le dessin de Hara en poussant toujours plus loin dans la cruauté. Je me disais que ceux-là ne dureraient pas, et de fait, ils ont tous disparu. Sans exception.
Figure Oh. Vous arrive-t-il de partir de personnes réelles ?
Hara. Il y a les films, les illustrations. Je regardais les recueils de Frazetta, Neal Adams, donc il y a une influence des comics américains. Kokuoh aussi, c’est le cheval de Frazetta. (rires)
Buronson. L’influence des comics est là. Conan, tout le registre des costauds.
Hara. Kenshiro, au début, a un corps normal, et quand il entre en colère ses vêtements se déchirent. Ça, ça existait dans les comics.
Figure Oh. L’Incroyable Hulk…
Hara. C’est ça, c’est ça.
Figure Oh. On vous dit souvent que ça ressemble à Mad Max.
Buronson. Le décor, oui.
Hara. Il y a du Syd Mead aussi. Blade Runner, les films de cette période, sont bien présents. Bruce Lee aussi. Et par endroits, Sylvester Stallone.
Figure Oh. Kenshiro a eu ses périodes Stallone.
Hara. C’est que je dessinais en m’imprégnant de ce qui était dans l’air du temps à ce moment-là.
Figure Oh. Et les lunettes de soleil ?
Hara. Ça, c’était Cobra, de Stallone, peut-être.
Buronson. Il a porté des lunettes de soleil, lui ?
Hara. Pour l’allure, je dessinais librement.
Figure Oh. Il paraît qu’Ein a votre faveur ?
Hara. Lui, je l’ai imaginé d’après Apollo, dans le Rocky de Stallone. Pas Apollo lui-même, son costume. La tenue aux couleurs du drapeau américain, je me demandais comment m’en servir.
Figure Oh. Quel est le personnage auquel vous êtes le plus attaché ?
Hara. Tous. Mais le premier, c’est Kenshiro.
Figure Oh. En tant que lecteur, voir les personnages forts mourir si vite était un regret.
Hara. À l’époque, les idées ne manquaient pas, alors les voir partir ne me coûtait pas tellement.
Figure Oh. Et pour vous, Buronson ?
Buronson. Les méchants du moment. Le personnage principal est passif, il ne prend guère l’initiative.
Hara. À lire vos scénarios, j’avais l’impression que Raoh était celui où vous mettiez le plus de vous.
Buronson. Parce que pour moi, c’est lui le plus fort. Chacun se bat, l’histoire avance, mais au-dessus d’eux tous, il y a ce colosse qui attend.
Figure Oh. Votre esthétique de l’homme.
Hara. Toki, Raoh, tels qu’ils ressortaient de vos scénarios, ça donnait envie de développer.
Buronson. Rei, Souther, Shu ont l’élégance du moment de mourir. Les personnages qui ont eu une belle mort, je m’en souviens bien. Bon, je suis un escroc. (rires) Au fond de moi, je ne ressens rien. Je me dis, comme ça, ils pleureront.
Figure Oh. Donc vous le faites en pleine conscience ? (rires)
Buronson. Oui.
Figure Oh. Et la dernière réplique fameuse de Raoh, ma vie ne porte pas l’ombre d’un regret…
Buronson. Bien trouvé, non ? (rires)
Figure Oh. Très bien trouvé.
Buronson. Je n’en pense pas un mot. (rires)
Hara. Moi, je l’ai dessiné avec tout mon attachement. Pour que le sentiment de tricherie ne transparaisse pas. (rires)
Buronson. Moi, côté caractère, je suis Jagi.
Figure Oh. N’est-ce pas de la pudeur ?
Buronson. Parce que je bascule sans arrêt du côté du désir et de l’argent.
Hara. Pas du tout. C’est un timide.
Figure Oh. Parmi les grandes morts, celle de Souther. Les trois frères du Hokuto réunis, et le Mausolée en croix dessiné avec un tel relief qu’on en avait le souffle coupé.
Buronson. C’était plus beau que Raoh. Shu qui marche en portant sa propre pierre tombale, j’ai aimé écrire ça.
Figure Oh. Shu meurt en disant qu’il voit enfin le visage de Ken.
Buronson. C’est le Golgotha du Christ. Quand j’écris un bon scénario, le dessin n’est plus le même. Une bonne histoire, ça passe dans le dessin. La fin de Raoh, la scène de Souther dont on parlait. Quand j’écris dans la douleur, ça donne du correct, sans plus.
Figure Oh. Vous vous dites, c’est peut-être ma faute ? (rires)
Hara. Chacun de son côté, oui.
Buronson. Quand ça va, mon écriture est énorme. Quand ça va mal, elle est petite.
Figure Oh. Vous teniez les délais ?
Buronson. Je n’ai pas été en retard une seule fois.
Hara. C’est moi qui suis lent. On ne peut pas faire équipe avec un scénariste lent.
Leur regard sur les objets en volume (立体物への見解!)
Figure Oh. Et maintenant, notre exclusivité. Une figurine à l’articulation hors pair, qui sortira sous le nom de Hokuto no Ken 200X. Regardez-la, et dites-nous ce que vous en pensez.
Buronson. Là, la couleur est enlevée exprès ?
Figure Oh. Non, c’est encore un objet en développement. Vos dessins ont le violet pour dominante, n’est-ce pas ? Ils ont voulu faire passer ça dans le produit, il paraît. Les poses sont limitées, mais on peut reproduire presque entièrement la scène où Kenshiro et Raoh se frappent, c’est l’argument de vente. Aucune figurine jusqu’ici ne s’était manipulée aussi bien.
Hara. On est en 2000, ce serait gênant de ne pas savoir faire au moins ça. Il faut bien progresser. Mais pouvoir la manipuler comme ça, c’est bien.
Figure Oh. Et le visage ?
Hara. Pas mal, très avancé même. Moi, je n’en avais pas du tout entendu parler…
Buronson. C’est fait en passant par l’ordinateur ?
Figure Oh. Non, tout est fait à la main. Le système s’appelle mono shaft drive, et rien n’y passe par l’ordinateur. C’est un corps à corps avec la pâte à modeler. On découpe les articulations en tâtonnant, ça ne va pas, ça ne va pas non plus, on réfléchit, on recommence. Et ce qui marche par hasard devient la règle.
Buronson. Pour autant, les mouvements sont d’une finesse remarquable. Impressionnant.
Figure Oh. Jusqu’ici, on ne pouvait pas déplacer le centre de gravité pour prendre une pose. Cette fois, l’idée était de pouvoir reproduire des poses qui rendent bien, quitte à limiter les mouvements. C’est dans cet esprit qu’ils l’ont conçue, paraît-il.
Buronson. Les autres mangakas vont voir ça et encore s’en inspirer. Tiens, elle bouge comme ça.
Hara. Celle-là, je la veux.
Figure Oh. Quand vous dessinez, vous appuyez-vous sur des références ?
Hara. Dans ma jeunesse, il n’existait pas de figurine qu’on puisse poser comme ça… Il n’y avait guère que GI Joe.
Figure Oh. Ce que les grands fabricants ne sortent pas, ce qu’on attend d’eux sans l’obtenir, ils ont décidé de le faire eux-mêmes. C’est l’état d’esprit, paraît-il.
Hara. McFarlane, celui de Spawn, c’est pareil. Il y a des choses qui n’avancent pas tant qu’on ne les fait pas soi-même.
Figure Oh. Et si vous vous mettiez au jouet, comme McFarlane ? Avec vos personnages originaux, japonais, ce serait bien.
Hara. Justement, je vais bientôt pouvoir le faire.
Le pressentiment d’une nouvelle légende à créer (新伝説創造の予感!)
Figure Oh. Quel est le secret de la popularité que Hokuto no Ken garde encore aujourd’hui ?
Hara. Ça se relit encore très bien. Je me prends moi-même au jeu. Et c’est ce qui chatouille le plus les garçons, avoir cette classe…
Buronson. C’est la force, je pense. Fort à mains nues.
Figure Oh. La virilité, ou plutôt quelque chose comme un idéal masculin ?
Hara. Oui, c’est l’aspiration des garçons, sans doute. On voudrait battre le caïd le plus fort. Et pourtant, on se surprend à courber l’échine. Adulte aussi, il y a toujours quelqu’un de plus puissant au-dessus, contre qui on ne peut rien. Et puis il y a les salauds, ceux qui font des choses affreuses. Les terrasser… ou plutôt, ce qu’on admire au fond, c’est celui qui s’en prend aux forts. Kenshiro, c’est ça, il s’en prend aux forts. S’en prendre aux faibles, c’est juste minable.
Buronson. C’est vrai.
Hara. Avec des muscles pareils, on se dit qu’on aimerait cogner un bon coup.
Buronson. Les personnages populaires meurent tous en s’attaquant aux forts. Ils ne se battent pas contre plus faible qu’eux.
Hara. Et sur ce sentiment-là, le drame de Buronson est venu se nouer. C’est comme ça que quelque chose de bon est né.
Figure Oh. Et la fin, à partir de quand y avez-vous pensé ?
Buronson. Ah… moi, je ne pensais à rien d’avance. Mais il n’y avait sans doute pas d’autre fin que celle-là.
Hara. Je suis de la génération de Taiyō ni hoero!, alors je croyais que les personnages principaux mouraient tous à la fin. Je dessinais donc avec l’image que Kenshiro mourrait à la fin.
Figure Oh. Mais il n’est pas mort.
Hara. Bon, je me suis dit que mourir était peut-être devenu vieux jeu, au contraire, et qu’il valait peut-être mieux qu’il ne meure pas.
Buronson. Pour une bonne part, Horie et moi [note de la rédaction : le responsable éditorial de la série à l’époque], on avait fait ça en se disant qu’il y aurait une partie 2 quelques années plus tard. Je me souviens de la toute dernière scène, on l’a ramenée au tout début. Genre, on remettra ça.
Hara. Moi, depuis l’enfance, je pense qu’un personnage principal gagne à mourir. Comme meurt Yūsaku Matsuda.
Figure Oh. Jeepan, donc.
Hara. Oui, mourir pour rien. Shōken, lui, meurt en train d’uriner. Ce genre-là me plaisait.
Figure Oh. Et chez vous, Buronson, l’image de Kenshiro qui meurt n’existait pas ?
Buronson. Non.
Figure Oh. Même pas en pensant à une suite, même en image ?
Buronson. C’est vrai qu’on aurait pu le faire mourir bêtement, d’un rien, c’était une option. Mais alors cinq ans de travail partaient en fumée d’un coup. Je me disais qu’on n’avait pas le droit de bâcler sa mort. Et que s’il devait mourir, il fallait que ce soit une mort grandiose.
Hara. Kenshiro aussi a tué énormément de gens, alors pour moi, il ne doit pas rester en vie. C’est une sorte de règle, et j’ai en moi ce besoin d’aller au bout de la logique.
Figure Oh. Mais on vous a convaincu. (rires)
Hara. Oui. Mais bon, je me suis dit que ça irait comme ça. À ce moment-là, je m’en fichais complètement. (rires) Je voulais tout lâcher… On me disait : « Plus qu’un mois et ça fera cinq ans, et là on t’emmène à Hawaii. » Je n’avais aucune envie d’aller à Hawaii. Qu’on en finisse, c’est tout ce que je demandais.
Figure Oh. Quand on interroge les mangakas sur leurs fins de série, tous disent qu’ils mouraient d’envie d’arrêter.
Hara. C’est chaque semaine. Au bout de cinq ans…
Buronson. Et sans manquer un seul numéro… Moi, j’écris en deux jours environ, mais Hara, ça lui prend la semaine entière. Presque aucun repos, non ?
Hara. Une demi-journée par semaine, à peu près.
Figure Oh. Pour finir, la question de la suite. Les lecteurs l’attendent sûrement.
Buronson. Moi, je n’ai pas encore l’énergie pour ça. S’y remettre, c’est « à la vie à la mort ». Écrire une histoire qui aille plus loin que celle-là, rien que d’y penser, c’est la souffrance qui vient avant tout le reste.
Hara. On y laisse sa peau.
Buronson. Parce qu’on ne peut pas se permettre d’écrire quelque chose de raté. Bon, je sais que si on le fait, ça marchera. Sans doute. Mais je ne veux pas le faire au rabais.
Figure Oh. On ne vous sollicite pas ?
Buronson. De la Jump, plus une seule commande depuis la fin. On dirait qu’ils m’en veulent sérieusement.
Figure Oh. Parce que vous n’obéissez pas.
Hara. Des histoires de grandes personnes, et nous, on nous a mis à la porte.
Figure Oh. Et vous, Hara ?
Hara. Moi… j’y pense, à une suite.
Figure Oh. Oh ! Hokuto no Ken, deuxième partie, donc.
Hara. Non. Je n’en ai pas encore parlé à Buronson, mais en changeant de titre, et en ne gardant que le Hokuto Shinken. Une technique qui tue, ça rend bien des services. Rien qu’avec ça, on pourrait peut-être aller dans un autre monde. Quelqu’un du sang de Kenshiro…
Figure Oh. Une histoire dérivée, donc.
Hara. Bon, je n’en ai pas parlé à Buronson, c’est un projet de mon seul fait, alors je ne peux encore rien dire de précis.
Figure Oh. Et vous, Buronson ?
Buronson. C’est que le responsable n’est plus là. Celui qui comprenait cette œuvre mieux que personne. S’il s’en mêlait, alors oui, il y aurait quelque chose. Mais créer sans Horie, je me dis que ce serait dur.
Figure Oh. C’est vrai que vous la faisiez ensemble. Mais en dehors de Hokuto no Ken, créer une nouvelle œuvre, rien que vous deux, vous en dites quoi ?
Buronson. De toute façon, la rédaction de la Jump ne nous contacte plus.
Hara. Buronson n’a plus l’air de vouloir se tuer à la tâche, et franchement, moi non plus.
Buronson. Au fond, si on refaisait quelque chose dans la même veine, il faudrait faire mieux que ça. Et c’est ça qui est dur, cette obligation de faire mieux.
Hara. Une deuxième partie qui marche, ça ne s’est jamais vu, dans le manga.
Buronson. On l’achètera par une forme de nostalgie, sans doute. Mais la nostalgie seule est ennuyeuse. Si on dépasse l’original, l’ancien se remet à vendre lui aussi. Mais si la deuxième partie échoue, il arrive que l’ancienne soit reniée avec elle. C’est presque une affaire de vie ou de mort.
Figure Oh. Et si la demande venait de Hara ?
Buronson. Bah, ça dépendra de mon état. Si je n’ai plus d’argent, je le ferai, malgré tout ce que je raconte. (rires) Il faut bien manger. Je fais le fier, mais je bascule pour l’argent en un rien de temps…
Figure Oh. Nous attendons la suite avec impatience. Vous voudrez bien vous tuer un peu à la tâche pour nous, une fois de plus.
Buronson. Si la Bourse s’effondre, je m’y mettrai peut-être. (rires)
Enregistré le 26 mai 2000, à l’hôtel Hilton de Tokyo.