
« Ma façon de vivre » : Tetsuo Hara raconte son parcours, de Shibuya à Coamix (Kōken, 2026)
Fiche technique
- Date
- juillet 2026
- Source
- Kōken (公研), numéro de juillet 2026, série « 私の生き方 » (676e livraison)
- Type
- Presse
- Intervieweur
- Kōken (rédaction)
- Protagonistes
- Tetsuo Hara
- Traduction
- Hokuto Chronicles
En juillet 2026, la revue Kōken (公研) consacre à Tetsuo Hara la 676e livraison de sa série « Ma façon de vivre » (私の生き方). Sur une vingtaine de questions, Hara refait son parcours de l’enfance à Coamix : les yonkoma envoyés à Ishinomori, l’humiliation à la rédaction du Weekly Shōnen Jump, l’annulation de Tetsu no Don Quichotte, la naissance de Hokuto no Ken au détour d’une idée de Horie, la maladie des yeux, Hana no Keiji, la création de Coamix, Bonolon, l’Italie, Frazetta, et ce qu’il appelle l’amour. L’entretien le plus complet qu’il ait donné sur lui-même.
« Ma façon de vivre », par l’auteur de Hokuto no Ken
Une enfance passée à dessiner
Kōken. Qu’est-ce qui vous a donné le goût du manga ?
Hara. Mon père était salarié. Je le voyais se lever tôt, prendre le train, partir au bureau, et je me disais que je ne pourrais jamais vivre comme ça. Moi, je dessinais depuis toujours, avant même mes premiers souvenirs. Alors j’ai cherché un métier où le dessin me fasse vivre, et vers la deuxième année de primaire, j’ai décidé que je serais mangaka.
Pourtant, à cette époque, je ne lisais pas beaucoup de manga. Je regardais plutôt les animes qui en étaient tirés : je préférais l’animation, qui bouge, au manga, où l’image est figée. Et puis un jour, par hasard, une camarade de classe m’a offert un manga, Osomatsu-kun de Fujio Akatsuka. Je l’ai ouvert pour voir. Au fil des pages, les dessins se sont mis à bouger sous mes yeux. C’est là que j’ai compris, pour la première fois, ce que le manga pouvait faire.
Kōken. Quand avez-vous commencé à dessiner du manga ?
Hara. Pour de bon, vers la troisième année de primaire. Ma mère m’avait acheté un livre, l’Initiation au manga de Fujiko Fujio, et ça a beaucoup compté. Pour les enfants de l’époque qui aimaient dessiner, c’était une sorte de bible.
À l’école, je n’écoutais presque rien : je passais mon temps à dessiner, des illustrations, des manga. Je n’étais bon à rien en classe, mais en échange j’avais des idées saugrenues. Dans les manga et les tokusatsu, chaque semaine ou presque, un nouveau monstre au design soigné faisait son entrée. J’en avais conclu qu’un mangaka devait être capable d’en inventer un par semaine, et je passais mes journées à imaginer des designs et à les dessiner.
Kōken. Quand avez-vous commencé à envoyer des travaux aux concours ?
Hara. Au collège. Shōtarō Ishinomori tenait une rubrique dans Shōnen Big Comic où l’on pouvait envoyer des yonkoma, des manga en quatre cases. C’est là que j’ai fait mes premiers envois. Pour apprendre à construire un récit, l’introduction, le développement, le retournement, la chute, rien ne vaut l’exercice des quatre cases. Quand une planche était retenue, elle revenait avec un commentaire, du genre « voilà ce qui est bien dans le manga de Hara ». J’en étais fou de joie, je m’en souviens encore.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Ishinomori quelques années après mes débuts. J’étais tellement intimidé que je n’ai pas osé lui parler de ces quatre cases.
Kōken. Vous entrez ensuite en section design au lycée privé Hongō.
Hara. Au lycée, j’étais au club de manga et de gekiga. Mais c’était en pleine vague Bruce Lee, alors les élèves plus âgés laissaient le manga de côté et tournaient des films de kung-fu en amateurs. Moi aussi je regardais beaucoup de films de kung-fu, mais je me disais que dans un club qui s’appelait quand même club de manga, c’était en manga qu’il fallait le mettre. Alors je le dessinais. D’ailleurs, cet intérêt pour le kung-fu a nourri plus tard la construction du personnage de Kenshiro dans Hokuto no Ken.
L’éditeur rencontré au Jump
Kōken. Après le lycée, vous débutez dans le Weekly Shōnen Jump.
Hara. Je n’avais aucune envie d’aller à l’université. Je voulais d’abord apprendre le manga comme assistant. J’ai commencé par poser ma candidature chez Takao Yaguchi, qui publiait Tsurikichi Sanpei dans le Weekly Shōnen Magazine. Refusé. Je me suis dit que je ne pouvais pas en rester là et, à contrecœur, j’ai répondu à l’annonce d’assistants du Jump. C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, c’étaient Sunday et Magazine qui dominaient. Le Jump courait derrière. Comme ils misaient sur la formation de jeunes auteurs, ils recrutaient sans arrêt des assistants débutants.
Avant ça, j’avais déjà envoyé des travaux au Jump, pendant les vacances d’été de première et de deuxième année de lycée. La première fois, éliminé. La deuxième, j’ai atteint la sélection finale et j’ai été convoqué à la rédaction. On m’a dit de dessiner quelque chose de neuf et de revenir. J’ai rapporté des planches inachevées, et on ne m’a pas ménagé. Je me souviens très bien de la phrase : « Ça ne va pas du tout. Les auteurs de Kinnikuman, Yudetamago, ont à peine quelques années de plus que toi et ils tiennent déjà une série. » J’étais tellement vexé que je m’étais juré de ne plus jamais rappeler le Jump. Mais j’ai fini par devoir téléphoner à la rédaction, et c’est un éditeur du nom de Nobuhiko Horie qui a décroché.
Kōken. Horie a été votre éditeur pendant longtemps, de Hokuto no Ken à Hana no Keiji.
Hara. À ce moment-là, Horie était le nouveau de la rédaction, alors on lui faisait garder le téléphone. Et c’est sur lui, par hasard, que mon appel est tombé. Avec le recul, c’est peut-être là que mon destin a basculé.
Jusque-là, je n’arrivais pas à dessiner ce que je voulais vraiment. Je ne trouvais pas d’histoire assez dure pour aller avec mon trait de gekiga, alors je n’envoyais que des manga comiques. Quand j’ai montré à Horie mon vrai style, ce trait de gekiga, ça lui a énormément plu. On s’est enflammés, on voulait dessiner des types qui ont de la gueule, et on s’est entendus tout de suite.
Puis Horie m’a donné un conseil et une recommandation : « Ce qui a du sens, c’est d’apprendre chez un auteur qui a vraiment du succès. » Je suis donc allé me former chez Yoshihiro Takahashi, l’auteur d’Akutare Kyojin et de Ginga : Nagareboshi Gin.
Ma première série était déjà morte
Kōken. Après plusieurs récits, vous lancez Tetsu no Don Quichotte, une série sur le motocross. Elle s’arrête au bout de dix chapitres.
Hara. En réalité, l’annulation était décidée dès le deuxième chapitre. Le sondage des lecteurs avait été mauvais au premier, mauvais encore au deuxième, et quand le deuxième est mauvais, l’arrêt est pratiquement acquis. Mais personne ne me l’a dit, et j’ai continué à dessiner. Au sixième chapitre, Horie m’a lâché : « Ce manga est fini, parlons du suivant. » Et il a enchaîné : « Hara, tu disais que tu voulais dessiner un manga de kung-fu chinois. La prochaine fois, et si on faisait une histoire où les gens explosent quand on appuie sur des points du corps, les keiraku hikō ? »
Je me suis dit : mais qu’est-ce qu’il raconte ? Appuyer sur un point vital et faire exploser quelqu’un, quelle histoire absurde. Ma série était déjà condamnée, sans la moindre perspective, et il ajoutait : « Et la réplique fétiche, ce sera “Tu es déjà mort” ! » (rires)
Cela dit, sur Tetsu no Don Quichotte, j’avais sans doute été naïf. Je ne pensais qu’à débuter, sans m’être vraiment demandé ce que je voulais dessiner, ni ce que je savais dessiner. Alors j’ai pris une décision ferme : tout miser sur le projet suivant, et abandonner si celui-là échouait aussi. C’est dans cet état d’esprit que j’ai commencé à construire Hokuto no Ken.
Kōken. Comment le projet a-t-il pris forme ?
Hara. Horie pensait à une histoire d’assassin, sobre, dans l’esprit de la série télévisée Hissatsu, où l’on tue la cible d’un coup d’aiguille. Là-dessus, j’ai collé de force des éléments de Bruce Lee, et le ton de Hokuto no Ken s’est fixé. En principe, quand on tue en frappant un point vital, on n’a pas besoin d’action spectaculaire. Mais je m’étais promis de faire tout ce que j’avais envie de faire, alors j’ai inventé de mon propre chef des techniques flamboyantes comme le Hokuto Hyakuretsu Ken. Le point vital, il était censé être frappé quelque part au milieu de la rafale. (rires)
Horie, de son côté, apportait toutes sortes d’idées. « En Chine, la Grande Ourse passe pour la divinité qui gouverne la mort, alors on va appeler l’art martial Hokuto Ken. » Mais je trouvais que Hokuto Ken sonnait mal. J’ai repris le titre d’un film de Jackie Chan à la mode à l’époque, Hiryū Shinken, et je l’ai baptisé Hokuto Shinken.
« On va manger des sushis », ou comment j’ai deviné le succès
Kōken. Hokuto no Ken est enfin lancé. Quelle a été votre impression ?
Hara. Avant la série, deux récits complets de Hokuto no Ken ont été publiés. J’avais déjà raté une série, la rédaction ne me faisait pas très confiance. Mais les deux récits ont bien marché, sans discussion possible, et la série a été décidée.
Avant Tetsu no Don Quichotte, j’avais dessiné un récit complet inspiré du film Mad Max 2, Mad Fighter, qui avait plu lui aussi. J’aimais cet univers de fin du monde saturé de violence, et j’ai décidé de le mettre au premier plan de la série Hokuto no Ken. Seulement, Horie m’a dit : « Hara, tu es lent au dessin, il te faut un scénariste. » C’est comme ça que Buronson est arrivé au scénario.
De l’échec de Tetsu no Don Quichotte, dû au fait que je n’étais pas allé au bout de ce que je voulais dessiner, j’avais tiré une règle : sur Hokuto no Ken, je ne dessinerais que ce que je trouvais vraiment bien, moi, du fond du cœur. Face au scénario de Buronson comme aux avis d’éditeur de Horie, je ne mettais dans l’œuvre que ce dont j’étais convaincu. Je ne voulais plus jamais rien regretter.
Kōken. Le succès national arrive. Vous l’avez senti venir ?
Hara. Curieusement, non. Il n’y avait pas Internet, à l’époque. Et de mon côté, pour ne pas me monter la tête, je ne demandais en principe jamais mon classement dans le sondage des lecteurs.
Mais l’humeur de Horie me renseignait. (rires) Lui, d’ordinaire si sévère, était bizarrement de bonne humeur. Il m’appelait : « Apporte-moi les planches. » J’arrivais à la rédaction, et il lançait : « On va manger des sushis ? » La semaine suivante, c’était un grand restaurant de viande. Au bout de deux ou trois semaines de ce régime, même moi j’ai fini par comprendre : ah, en ce moment, ça marche. C’était clair. (rires)
À l’époque, le Jump, Sunday et Magazine butaient toutes sur le mur des trois millions d’exemplaires. Chacune montait jusque dans la deuxième moitié des deux millions, sans jamais franchir le dernier cap. On disait qu’il fallait trois séries à très gros succès pour y arriver. Le Jump avait Kinnikuman et Captain Tsubasa, et Hokuto no Ken est venu s’y ajouter. Le mur des trois millions a sauté en un rien de temps, le tirage a grimpé de deux cent mille exemplaires par semaine, et il a fini par atteindre les quatre millions. À cette période, c’était souvent l’anime qui mettait le feu au manga d’origine, pour Hokuto no Ken, m’a-t-on dit, la popularité était déjà énorme au stade du manga. On comprend que Horie ait été de bonne humeur.
Les relations de travail et la maladie des yeux
Kōken. Tenir un rythme hebdomadaire avec un dessin aussi dense devait être éprouvant.
Hara. Horie m’avait dit de partir sur trois ans environ. À cette échelle, je pouvais tenir : je me suis lancé. Et à vrai dire, dessiner Hokuto no Ken a été un vrai bonheur.
Seulement il fallait renoncer à toute vie privée, et les relations avec les assistants m’ont donné du fil à retordre. J’avais vingt-deux ans, j’étais un gamin, et ceux qui venaient m’assister étaient parfois plus âgés que moi. Quand je traînais sur une planche, on me le faisait remarquer, et l’ambiance devenait un peu pesante. (rires)
Je n’ai jamais été à l’aise avec les gens, et j’aurais voulu dessiner mes manga tout seul. Mais une série, ça veut dire des délais à tenir, sans exception. J’ai pris ça comme une partie de l’apprentissage, et j’ai travaillé en vivant avec les assistants, repas et sommeil compris.
Kōken. Vous avez aussi souffert d’une maladie des yeux pendant la série.
Hara. Depuis mes dix-huit ans à peu près, avant mes débuts, je sentais que quelque chose n’allait pas avec mes yeux. C’était un kératocône, une maladie rare : pour dire les choses simplement, la cornée se déforme et pointe vers l’avant. La vue baisse énormément, et dessiner devenait un calvaire. J’avais des maux de tête, des nausées. Et comme l’œil ne faisait plus la mise au point, je n’arrivais pas à poser le trait à l’endroit visé. J’ai essayé les lentilles, mais mes yeux les ont rejetées.
J’ai fait le tour des hôpitaux pour chercher un traitement, et on m’a répondu qu’une greffe de cornée ne changerait pas grand-chose. J’ai donc vécu une trentaine d’années avec cette maladie. Physiquement, c’était l’enfer.
En 2024, je me suis enfin décidé pour la greffe. L’opération a réussi, et mon acuité est passée de 0,02 à 0,2. Je vois mieux aujourd’hui qu’à l’époque où j’avais une série dans le Jump. Merci aux progrès de la médecine.
« Le récit historique ne prend pas dans un magazine pour garçons »
Kōken. En 1988, Hokuto no Ken s’achève après cinq années. Vous auriez pu vous arrêter là.
Hara. C’était mon intention : à la fin de Hokuto no Ken, j’arrêtais le métier. Je ne voyais rien d’autre que j’aurais eu envie de dessiner. Mais je n’ai pas pu. La plus grande partie des revenus était partie en impôts, il ne me restait presque rien. J’ai mesuré à quel point ce métier est dur.
C’est là que Horie est venu me proposer d’adapter un roman historique. « J’ai lu cinq cents romans historiques pour toi avant de venir ! » Cinq cents, je me suis dit qu’il exagérait un peu. (rires) Au mot roman historique, j’ai d’abord vu des acteurs de jidaigeki en kamishimo et le visage poudré, un monde que je ne savais pas dessiner. Mais ce que Horie me mettait entre les mains, c’était Ichimuan Fūryūki de Keiichirō Ryū, et c’est ce roman qui a donné Hana no Keiji : Kumo no Kanata ni. Le personnage principal, Maeda Keiji, un kabukimono, cette figure excentrique, m’a intéressé. Et les corps musculeux que je voulais dessiner allaient très bien avec les kimonos et les armures de l’époque Sengoku, où se mêlent motifs japonais et occidentaux. J’ai senti tout de suite que c’était jouable.
Kōken. Le récit historique posait sans doute d’autres difficultés que le récit contemporain.
Hara. Dans les magazines pour garçons de l’époque, il y avait une sorte de malédiction : le jidaigeki ne marche pas. Je me suis donc retrouvé à la défier. En plus, dans un Jump qui affiche « amitié, effort, victoire », montrer non seulement le vainqueur mais aussi l’esthétique du vaincu, c’était singulier. J’y croyais quand même à moitié, je me disais que ça finirait bien par marcher. Mais quoi que je fasse, je n’ai jamais réussi à décrocher la première ou la deuxième place du sondage comme à l’époque de Hokuto no Ken. Dans les bons jours, j’étais septième. La série a duré trois ans et demi, et rester en rase-mottes pendant tout ce temps a été pénible.
Et puis Maeda Keiji est un personnage dont on retient le sourire. Or je n’avais dessiné que des hommes rudes, des Kenshiro, des Raoh, et je ne savais pas dessiner un homme à qui le sourire va bien. Au début de la série, on m’a souvent fait refaire mes planches. Je me disais en moi-même « je ne sais pas faire ça », et j’essayais quand même. Hana no Keiji est une œuvre que j’ai dessinée d’un bout à l’autre avec ce genre de tourments.
Kōken. Hana no Keiji donne pourtant l’impression d’une œuvre très sûre d’elle.
Hara. Les tourments n’ont jamais cessé, c’est vrai, mais cette série m’a appris l’esprit du bushidō, et il continue d’agir sur ma vie. En particulier, le Hagakure, ce recueil de préceptes et de récits de samouraïs que Ryū lisait lui aussi, dicté par Yamamoto Tsunetomo et mis par écrit par Tashiro Tsuramoto, est un livre important dans ma vie.
On y trouve une attitude qu’on appelle jōjū shinimi, « vivre en permanence comme un mort ». Je l’ai comprise ainsi : se tuer soi-même, vivre comme un mort, et c’est justement ce qui rend la vie. Tout se passe en pensée, bien sûr. Mais le Hagakure recommande, chaque matin au réveil, avant de se mettre à quoi que ce soit, de se donner la mort en imagination, à l’arc ou au sabre. J’ai compris que celui qui est mort d’avance a le cœur inébranlable : un mort n’a plus peur de rien. Et quand on est acculé, c’est en sautant soi-même dans le feu qu’on trouve une issue. Ça aussi, je le tiens du Hagakure. Cet esprit du jōjū shinimi me sert de ligne de conduite depuis la trentaine.
Kōken. Vous avez signé beaucoup de récits historiques depuis. Y a-t-il un personnage que vous aimeriez traiter aujourd’hui ?
Hara. Non, à vrai dire. Mon rôle, c’est de prendre les sujets que trouve Horie, de les arranger en manga de façon lisible et de les servir aux lecteurs. Il me suffit de savoir dessiner de manière à rendre le sujet passionnant à lire. Si vous voulez, je suis un cuisinier. Je reçois des ingrédients, je les cuisine, je les sers aux clients. Et plus on cuisine longtemps, plus on prend le coup de main, si bien qu’on finit par tirer quelque chose de bon de n’importe quel ingrédient.
Créer une entreprise, décidé à tout risquer
Kōken. Coamix est créée en 2000, autour de vous et de Horie. L’initiative venait-elle de Horie ?
Hara. C’est sans doute moi qui en ai eu l’idée. (rires) C’était l’époque où tout le monde parlait de Horiemon, Takafumi Horie. Sous son influence, je me suis décidé à créer une entreprise.
Je traversais alors une période difficile comme mangaka. Après Hokuto no ken, Cyber Blue s’était planté, et Hana no Keiji s’était arrêté sur un succès honnête, sans plus. Je n’avais que trente-trois ans, et l’avenir m’inquiétait. C’est alors que Horiemon a surgi comme une comète. Je me suis dit qu’un homme hors du commun venait d’apparaître. Ça m’a poussé à étudier la gestion, et petit à petit, l’envie d’entreprendre est montée.
Le fond de l’affaire, c’est que je n’ai jamais eu la moindre fibre commerciale. Les beaux parleurs me faisaient céder. On venait me dire : « Monsieur Hara, laissez-nous rééditer Hokuto no Ken chez nous. Pour les droits, la moitié de la moitié de la moitié, ça vous va ? » Et j’étais à deux doigts d’avaler des conditions absurdes, les unes après les autres. J’ai eu peur en comprenant que même Hokuto no Ken, ce que j’avais de plus précieux, je n’étais pas capable de le protéger seul.
J’en ai conclu qu’il ne fallait pas rester seul à me battre, mais réunir des gens de confiance et former une équipe. Le premier à qui j’en ai parlé, c’est Horie. À vrai dire, lui aussi traversait une mauvaise passe : il avait quitté la direction du Weekly Shōnen Jump. Je me suis dit que si je devais l’embarquer, c’était maintenant.
Ce que je dis est toujours saugrenu, alors l’idée d’entreprise, il l’a d’abord balayée d’un « mais qu’est-ce que tu racontes ? ». Vague Horiemon ou pas, Horie avait quarante-cinq ans, et repartir de zéro à cet âge devait être dur, physiquement et moralement. Mais j’ai insisté, encore et encore : « Faisons-le. Et alors, si on échoue ? Tant qu’on est là tous les deux, on peut continuer à faire du manga. Moi au dessin, vous au scénario. C’est ce qu’on a toujours fait, non ? »
Horie a fini par dire : « Tout seul, tu n’y arriveras pas. Cherchons d’autres associés. » Et il est allé voir Tsukasa Hōjō, l’auteur de City Hunter, et Ryūji Tsugihara, l’auteur de Yoroshiku Mechadoc. Horie est comme ça : au début, il n’écoute pas, puis il se laisse gagner, et pour finir il s’y jette tout entier comme si c’était sa propre affaire. C’est ainsi que Coamix a été fondée. Comme le temps passe : vingt-six ans déjà.
Bonolon, pour tous les enfants
Kōken. Vous produisez aussi Bonolon, un récit illustré pour enfants, très éloigné de votre style habituel.
Hara. Quand mes enfants sont nés, moi aussi j’ai réfléchi à un tas de choses. Ce qui passionne les tout-petits, en général, c’est Disney ou Anpanman. Ça me vexait un peu. Je suis un créateur, moi aussi, et j’avais envie d’accompagner les enfants dans leur croissance avec des personnages que j’aurais faits. J’en ai parlé à Horie, qui pensait la même chose de son côté. Dans ce cas, faisons un récit illustré, et Bonolon est né. Horie est quelqu’un qui, une fois décidé, tient dans la durée jusqu’au bout : Bonolon livre de nouvelles histoires depuis plus de vingt ans.
Kōken. Beaucoup de lecteurs de vingt à trente ans ont découvert votre travail par Bonolon, avant Hokuto no Ken.
Hara. C’est exactement ce dont j’avais envie : que des enfants grandissent en croisant mes œuvres.
À l’époque, avec les retombées de la crise financière de 2008 notamment, on commençait à parler de « pauvreté des enfants ». On s’inquiétait de voir la situation matérielle des familles creuser un écart entre les enfants qui reçoivent une vraie éducation et les autres, entre ceux à qui les parents achètent des livres et ceux qui n’en ont pas.
« Ne peut-on pas faire quelque chose dont tous les enfants du pays profiteraient à égalité ? » C’est Seven Bank qui a répondu à cet appel. Grâce à son soutien, la distribution gratuite de Bonolon dans tous les Seven-Eleven du pays est devenue réalité. La gratuité le dit assez : Bonolon n’est pas une affaire faite pour l’argent. Nous avons décidé d’y faire passer avant tout une intention, « pour les enfants ».
De Vinci, Michel-Ange, Hara Tetsuo
Kōken. Vous avez récemment fait don d’un autoportrait à la galerie des Offices, en Italie.
Hara. Je n’en avais aucune idée, mais il paraît que Hokuto no Ken est extrêmement populaire en Italie. Quand j’y suis allé l’an dernier, les fans italiens m’ont réservé un accueil d’une chaleur incroyable. Et l’Italie ressemble au Japon sur bien des points. Le caractère chaleureux des gens, le temps un peu sombre et souvent pluvieux, tout cela m’a rappelé le Japon, je ne sais pas trop pourquoi.
L’Italie, c’est aussi le pays où sont restées les œuvres des maîtres de la Renaissance, Léonard de Vinci, Michel-Ange. L’an dernier, dans l’église où se tenait mon exposition, on a accroché à côté de mes dessins de précieuses pièces de la Renaissance prêtées par la galerie des Offices. Mes dessins ont été traités sur le même plan que les œuvres de Baccio Bandinelli, un artiste actif surtout à Florence à la Renaissance, dont Giorgio Vasari a retenu le nom dans ses Vies des artistes. Il semble qu’ils aient trouvé une parenté avec mes dessins, du côté de la beauté du corps. Il faut dire qu’en Italie, il n’y a pas de frontière entre l’art et le manga. Le manga y est considéré comme une forme d’art à part entière.
D’ailleurs, Coamix compte aujourd’hui un employé italien, originaire de Rome, lui aussi fan passionné de Hokuto no Ken. Il menait en Italie une activité bénévole autour du manga et connaissait beaucoup de monde. L’affaire des Offices comme la rencontre de janvier dernier avec la présidente du Conseil Giorgia Meloni, c’est à lui qu’on les doit.
Kōken. Venir d’Italie jusqu’à un éditeur japonais suppose un fort engagement.
Hara. Pour entrer dans l’équipe, il faut aimer Hokuto no Ken du fond du cœur, sinon ça ne marche pas. J’ai confié du travail à beaucoup de gens, et quand on le confie à quelqu’un qui aime vraiment Hokuto no Ken, la passion n’a rien à voir. On peut dire sans exagérer que si Hokuto no Ken est encore populaire aujourd’hui, c’est grâce à eux.
Un dessin qui fait sursauter dès qu’on ouvre la page
Kōken. Quels auteurs de manga vous ont le plus marqué, du point de vue du dessin ?
Hara. Je suis de la génération du boom du gekiga, alors les auteurs de gekiga m’ont énormément marqué. Ceux qui me viennent tout de suite : Ryōichi Ikegami, Takumi Nagayasu, Noboru Kawasaki. Hors gekiga, Tetsuya Chiba et Shōtarō Ishinomori. Mais le premier que j’ai aimé, c’est Fujio Akatsuka. C’est grâce à lui que j’ai découvert ce que le manga comique peut faire : je riais à me rouler par terre, jusqu’aux larmes. Faire rire au point de pleurer, c’est la marque de son génie.
Il y en a beaucoup d’autres. À cette époque, les légendes ne manquaient pas. Et bien sûr, les auteurs de la Tokiwa-sō m’ont marqué aussi.
Kōken. Votre dessin donne aux corps une présence qui semble prête à bouger.
Hara. Je n’ai jamais cessé de chercher « un dessin en 2D qui ait l’air d’être en 3D ». Un dessin qui, à l’instant où le lecteur ouvre la page, le surprenne au point de lui faire faire un mouvement de recul.
Et j’ai vu ça de mes yeux, en vrai. C’était pendant la série Hokuto no Ken, dans un train. À l’époque, les voyageurs déployaient tous leur magazine de manga dans le wagon. Il y avait forcément des jeunes en train de lire le Jump, et je suis allé regarder par-dessus leur épaule, discrètement. Il se trouve qu’ils en étaient à Hokuto no Ken. L’un d’eux tourne la page et lâche un « ouah ! » de surprise. Puis il se tourne vers son copain, tout excité : « Eh, t’as lu ça ? » Derrière eux, j’ai serré le poing en silence : « oui ! » J’étais heureux. Cela dit, qu’un gamin comme moi soit l’auteur, personne dans le wagon ne l’aurait cru. (rires)
Viser une déformation qui ressemble à du réel
Kōken. Des illustrateurs étrangers vous ont aussi beaucoup marqué.
Hara. J’avais appris que Ryōichi Ikegami s’était nourri d’un illustrateur américain, Neal Adams. Je suis allé chercher un de ses livres jusque dans une librairie de livres étrangers, et ils n’en avaient pas. Je regardais les rayons pour repartir avec autre chose, et par hasard, je suis tombé sur Frank Frazetta. Le déclic : c’est ça. Ce qui est fort chez lui, c’est que ses muscles ne sont pas des muscles de culturiste. Ce sont des muscles qui se battent, des muscles de champ de bataille. J’ai voulu dessiner des muscles comme ceux-là.
Kōken. Frazetta refusait de copier des photographies. Il jetait sur la toile une image mentale en mouvement.
Hara. Oui. Comme lui, je pense que dessiner exactement comme une photo n’a aucun intérêt. C’est pour ça que mes dessins sont réalistes, mais que ce sont des manga. Autrement dit, de la déformation. Sauf que je ne vise pas la déformation du manga comique : je vise une déformation qui ressemble à du réel, à de la prise de vue. Une déformation rendue réaliste, si l’on veut.
Dans Hokuto no Ken, par exemple, on voit surgir des ennemis gigantesques, impossibles si l’on y réfléchit physiquement. Ce sont des êtres humains, et ils font deux ou trois fois la taille de Kenshiro. Mais ça permet de souligner leur puissance et leur méchanceté. Ignorer l’échelle, c’est déjà une déformation. Et quand on pousse la déformation à l’intérieur d’un dessin réaliste, on arrive peut-être, au bout du compte, au dessin de Frazetta.
Kōken. Les chevaux de vos séries, Kokuoh dans Hokuto no Ken et Matsukaze dans Hana no Keiji, rappellent le Death Dealer de Frazetta.
Hara. Tout à fait. C’est en regardant les chevaux de Frazetta que j’ai trouvé comment dessiner les miens. En règle générale, ce sont les tableaux des peintres que je prends pour référence. Pour le cheval, je ne dessine pas en observant l’animal : j’analyse le cheval tel qu’un peintre l’a peint. Je pars d’une image passée par le filtre de quelqu’un qui a saisi l’essence du cheval, puis je regarde de vrais chevaux, des photos, je compare, et je cherche ma propre manière. C’est encore, d’une certaine façon, un travail de déformation.
Horie, c’est un père
Kōken. Frazetta entretenait son corps et faisait du sport. Et vous ?
Hara. En primaire, à cause des manga, j’ai fait du judo et du kendo. Mais je n’étais pas doué pour le sport, et j’ai laissé tomber ensuite.
Une fois mangaka professionnel, en revanche, j’ai compris à mes dépens ce que la condition physique veut dire. À l’époque de Hokuto no Ken surtout, mon corps s’est détraqué de partout. Un manga, ça ne se dessine pas sans avoir rechargé ses batteries. Alors à partir de la trentaine, je me suis mis à aller en salle de sport et à faire attention à ma santé.
Et puis je passe aussi dans les médias, donc je considère que je dois soigner mon image. Quand j’ai rencontré le couturier Giorgio Armani, de son vivant, j’ai appris de lui qu’il faut veiller au moindre détail pour que son apparence n’abîme pas l’image que les fans se font de vous. Depuis, je fais attention à ne jamais avoir l’air négligé.
Kōken. Que représente Horie pour vous ?
Hara. Un père. De mon point de vue, Horie est d’une dimension au-dessus. Grâce à lui, j’ai pu corriger tôt ce qui n’allait pas chez moi. Ce qu’on appellerait aujourd’hui un mentor. Cela dit, mes manga lui ont aussi permis de décrocher de gros succès, alors dans ce sens, on peut dire que chacun y a trouvé son compte.
Au début, Horie était d’une dureté extrême. Je ne compte plus les planches qu’il m’a fait refaire. Mais je n’ai pas plié. Je voulais lui faire sentir que je n’étais pas comme les autres, et j’ai tout donné pour ça. Aujourd’hui, nous dirigeons la même société ensemble, alors je crois que de ce côté-là, je me suis plutôt bien battu.
Kōken. Fréquentez-vous d’autres auteurs de manga ?
Hara. Pas tant que ça. Mais comme sa femme et la mienne s’entendent très bien, je vois assez souvent Hirohiko Araki, l’auteur de JoJo’s Bizarre Adventure. Encore aujourd’hui, nous dînons ensemble deux fois par an à peu près. Quand c’est moi qui écris à Araki, la réponse tarde. Quand c’est ma femme, elle arrive tout de suite. (rires)
On le dit souvent : entre mangaka, ça ne se passe pas très bien. Mais dès que quelqu’un fait le lien, la relation tient. Si je suis toujours proche d’Araki, c’est grâce à ma femme.
L’amour, c’est le giri ninjō
Kōken. L’amour traverse Hokuto no Ken comme Hana no Keiji. Qu’est-ce que l’amour, pour vous ?
Hara. Le giri ninjō, évidemment : le devoir et le cœur. Je crois que c’est ce qu’il y a au fond des valeurs japonaises, depuis toujours. Il a pris des formes différentes selon les époques, et il a fini par se glisser jusque dans les divertissements, le manga, l’anime. Hokuto no Ken, qui le montre de front, a soulevé tout le pays. Ces valeurs précieuses de nos anciens, je crois qu’elles passent aux enfants de la génération suivante par le manga et l’anime, sans que personne s’en rende compte.
Kōken. Pour finir, qu’est-ce qu’il y a de plus dur dans ce métier ? Et de plus beau ?
Hara. Le plus dur, c’est que son manga ne rencontre pas le public. Et puis tomber malade, avoir envie de dessiner et un corps qui ne le permet plus.
Le plus beau, à l’inverse, c’est quand les lecteurs prennent plaisir à mes œuvres. Quand on me dit ce qu’on en a pensé, je suis vraiment heureux. Et ce sentiment d’être relié au monde à travers son travail, c’est quelque chose de beau. Quand on m’invite à l’étranger, je vois qu’il y a partout dans le monde des lecteurs qui aiment mes manga, et que je leur sers à quelque chose. Il n’y a pas de plus grande joie. Il faut que je continue à travailler pour leur en donner encore davantage.
Sources
- Kōken (公研), numéro de juillet 2026, série « 私の生き方 » (676e livraison), « 『北斗の拳』作者が辿る「わが生涯」【原哲夫】 ». Texte intégral japonais. Exemplaire de la rédaction.
Citations traduites et fiche établie par Hokuto Chronicles à partir de la publication originale. Fiche publiée le 6 septembre 2026, mise à jour le 23 octobre 2026. © 2026 Hokuto Chronicles. Toute reprise, même partielle ou reformulée, doit citer Hokuto Chronicles avec un lien vers cette page.
