Comme tous les vendredis, on revisite les figurines Hokuto no Ken. Changement de direction cette semaine : au lieu de suivre une gamme, nous suivons un sculpteur. Celui qui revient sur les boîtes de trois séries Kaiyodo différentes, de 2000 à 2007, et qui a sculpté les figurines Hokuto no Ken du fabricant pendant plusieurs années.
Il s’appelle Enoki Tomohide (榎木ともひで). Sur les blisters, son nom apparaît juste sous celui du personnage, suivi entre parenthèses de celui de son atelier, eyewater. Une pratique qui n’a rien d’anodin, Kaiyodo revendique de faire figurer sur chacune de ses productions le nom de celui qui en a réalisé le modèle, y compris sur les jouets vendus avec des confiseries.
Du dessin à la sculpture
Né en 1974 dans le département de Wakayama, Enoki visait au départ une carrière de mangaka. Il entre à l’école d’art d’Osaka en section illustration, mais rend une sculpture comme travail de fin d’études, cet art ayant pris le dessus sur le dessin dans son cœur. Il situe sa première pièce bien plus tôt encore, un travail de pâte à modeler réalisé en dernière année de primaire.
Il n’a pourtant jamais visé le métier. Interrogé en 2023, il explique qu’il a commencé sur recommandation, sans y voir plus qu’un petit boulot, et qu’il n’a jamais arrêté depuis. Sa première commande professionnelle date de 1998 et n’a rien à voir avec Hokuto no Ken : c’est Kero-chan, la peluche volante de Card Captor Sakura. La même année, il présentait sa première pièce originale au Wonder Festival.
Les débuts sont modestes. Ce premier passage ne lui rapporte qu’une seule vente. Un mois plus tard, l’illustratrice Mizutama Keinojō consacre une chronique à son travail dans le magazine Model Graphix, et les choses s’enclenchent. Le dessin ne l’a d’ailleurs jamais quitté : il a tenu douze années durant une bande dessinée intitulée Hobiro, publiée dans les pages publicitaires Kaiyodo des magazines de maquettisme, et finalement reprise en volume.
200X et la déclaration d’intention de Kaiyodo
Kaiyodo travaille déjà sur Hokuto no Ken depuis deux ans quand son nom apparaît. La 199X, lancée en avril 1998, avait ouvert la voie avec une vingtaine de personnages et des dizaines de variantes, mais ses blisters ne créditent aucun sculpteur. La 200X prend la suite en août 2000, et cette fois le nom est imprimé en face avant, sous le titre du personnage.
Au dos de chaque blister, un encart orange annonce le programme de la série. Le texte émane du fabricant, et se referme sur une ligne de crédits : prototypage Enoki Tomohide, atelier eyewater, conception d’emballage Pepper Shop.
Sans « expressivité », on ne peut pas appeler ça une figurine. Si on ne peut pas jouer avec, ce n’est pas un jouet. La qualité de sculpture affûtée sur les garage kits, mariée à une mécanique d’articulation d’un genre nouveau. Une articulation à la fois solide et surprenante, avec laquelle on peut jouer, et où chaque position devient une pose aboutie. Une figurine pareille, en avait-on déjà vu ? Une pose molle et sans caractère, obtenue en pliant simplement une articulation, cela ne s’appelle pas de l’« expressivité ». Ce genre de chose, laissons-le aux maquettes en plastique. Au 21e siècle, l’action figure doit évoluer. Ouvrir une nouvelle frontière, avancer sans cesse vers la suivante : voilà ce qu’est la série d’action figures Hokuto no Ken 200X. (Texte de l’éditeur au dos des blisters, traduit par nos soins)
Ce texte résume bien la commande passée au sculpteur : masquer les articulations sans déformer la silhouette, et obtenir une pose réaliste quel que soit l’angle choisi.
La gamme restera en production jusqu’en décembre 2006, mais elle n’est pas l’œuvre d’un seul homme. Les blisters que nous avons pu examiner créditent Enoki sur Kenshiro et Raoh, ainsi que sur le Shin en tenue de KING. D’autres pièces reviennent à d’autres mains : Matsuura Ken signe Bat de 2005 et Kenshiro avec Kokuoh, dont le cheval est crédité à Ōtsu Atsuya. Pour le reste de la gamme, les crédits demandent encore à être relevés boîte par boîte.
Big Scale Real Figure, 40 cm de vinyle souple
Entre décembre 2004 et février 2005, la même esthétique se décline en 40 cm de vinyle souple avec la Big Scale Real Figure. Trois sculptures, quatre références, Kenshiro et Rei fin 2004 à 4 800 yens, Raoh le 24 janvier 2005 à 5 300 yens, puis un Rei aux cheveux blancs en février. Passer de vingt à quarante centimètres n’a rien d’un simple agrandissement, chaque défaut de proportion, chaque erreur d’anatomie que la petite taille laissait passer devient alors visible.
Violence Vignette, l’art de figer des scènes mythiques
Deux ans plus tard, en 2007, l’exercice inverse. La gamme Violence Vignette réunit cinq scènes en capsule de 300 yens, hautes de 6 à 8 cm. Le principe n’est plus la figurine simple mais la scène complète, socle compris, dans le format le plus compact qui soit. Le visuel promotionnel affiche son nom en toutes lettres, avec celui de son atelier, Kaiyodo vendait la gamme sur la réputation de son sculpteur.
Les cinq références, distribuées comme la Big Scale par Happinet Robin, portent des titres à rallonge dans la meilleure tradition du genre : « Ōgi ! Hokuto Hyakuretsu Ken », « Sōzetsu ! Nanto Seiken no Shin », « Jūrin ! Kenoh to Kokuoh », « Bakuretsu ! Hokuto Shinken » et « Eiri ! Nanto Suichōken ». Faire tenir en huit centimètres Kenoh dressé sur Kokuoh en train de piétiner un sbire relève d’un exercice très différent de l’action figure, et c’est ce grand écart qui définit le mieux son travail.
Quand il ne sculpte pas la fin de siècle
Le catalogue officiel de Kaiyodo réserve quelques surprises. L’homme qui a sculpté Raoh et les scènes sanglantes de la Violence Vignette signe aussi les Danboard, le petit personnage en carton de Yotsuba&!, ses déclinaisons félines Nyanboard, et des vignettes Snoopy pour le musée Peanuts de Tokyo.
Sur les mêmes pages figurent un Iron Man Mark V en Legacy of Revoltech, plusieurs Evangelion, des vignettes L’Attaque des Titans, une série Kemono Friends et un ensemble consacré aux créatures de Moroboshi Daijirō. Sa fiche de présentation résume tout : de la violence virile à la littérature enfantine, de la figurine articulée à la vignette très détaillée.
Il n’a jamais quitté le métier, même s’il y a déjà pensé. Il décrit 2022 comme sa pire année, au point d’avoir envisagé d’arrêter, avant de décider d’en faire un tournant dans sa carrière. Il expose toujours au Wonder Festival, la dernière fois le 26 juillet 2026, continue de prendre des commandes de prototypage et travaille une dizaine d’heures par jour.
Interrogé sur ce qu’il souhaite pour la suite, il formule plutôt une mise au point : « Nous, les sculpteurs, ne sommes pas des photocopieurs en trois dimensions. La façon de montrer une chose en trois dimensions, de la concevoir, de l’adapter, c’est nous qui la connaissons le mieux, et j’aimerais que l’on sache que nous en sommes les spécialistes. » (traduit par nos soins). Une phrase qui prend un relief particulier quand on a suivi son travail sur Hokuto no Ken, où il ne s’est jamais contenté de recopier des cases du manga.
Que fait-il aujourd’hui ?
Le nom eyewater ne désigne pas seulement son atelier personnel. C’est une équipe de sculpteurs, qui a fêté ses vingt-cinq ans en 2025, et à laquelle appartient aussi Ōshima Yūki. Enoki y développe depuis quelques années une série de créations personnelles, les Element Girls, vendues sur sa boutique en ligne.
La matière n’est plus le vinyle ni le PVC peint, mais de la résine transparente sortie d’une imprimante tridimensionnelle. Chaque pièce est posée sur un socle lumineux, la lumière voyageant dans le corps de la figurine par de la fibre optique noyée dans la sculpture. En juillet 2025, il expliquait comment la fille du crépuscule obtient son coucher de soleil orange alors que la source lumineuse se trouve à distance : l’extrémité de la fibre, côté socle, est peinte en orange transparent.
Un retour sur la scène Hokuto no Ken en juin 2026
Le 20 juin 2026, Bandai Spirits lance un Ichiban Kuji Hokuto no Ken -FIST OF THE NORTH STAR-, à 850 yens le tirage. Le lot Dernière Chance est un Raoh MASTERLISE d’environ 27 cm, également remis aux gagnants de la campagne Double Chance. Trois jours après la sortie, Enoki publie un message sur son compte X : c’est lui qui a réalisé le prototype de Raoh, et il n’en avait pas sculpté depuis environ vingt-cinq ans.
Kenshiro et Rei des lots A et B ne sont pas de lui, et ce n’est plus Kaiyodo qui édite. Mais après dix-neuf ans d’absence sur la licence, c’est bien le même sculpteur qui reprend le même personnage emblématique de la licence.
Les sculpteurs derrière les marques
On regarde souvent les gammes de figurines comme des catalogues de marques. La trajectoire d’Enoki rappelle qu’il y a d’abord des personnes derrière, et qu’un fabricant qui fait appel au même sculpteur pendant plusieurs années sur une licence ne le fait pas par hasard, mais pour garder une certaine cohérence entre les modèles.
Kaiyodo confiera ensuite ses figurines Hokuto no Ken à d’autres mains, Matsuura Ken sur la Seikimatsu Gekitoroku puis sur les Revoltech, Kagawa Masahiko sur les bustes. Le relais se passe d’ailleurs en 2007, année où la Violence Vignette et la Seikimatsu Gekitoroku sortent toutes deux. Mais son nom revient sur plusieurs années de production, sur trois gammes et dans trois formats différents. Et vingt-six ans après son premier Raoh, c’est encore lui qu’on est allé chercher pour en sculpter un nouveau, preuve s’il en fallait d’un vrai savoir-faire.
Sources
- Entretien et fiche biographique, SCULPTORS Database, 17 avril 2023 : sculptors.jp
- Page de portfolio de l’auteur, « Enoki Tomohide, la technique de la figurine » : note.com/eyewater_e
- Site officiel de l’atelier eyewater : eyewater2000.net
- Compte X de l’auteur : @eyewater_e
- Boutique en ligne eyewater, série Element Girls : eyewater-enoki.shop-pro.jp
- Crédits produits officiels Kaiyodo : kaiyodo.co.jp