samedi 05 septembre 2026
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Quand Tetsuo Hara et Buronson découvraient les figurines Hokuto no Ken, en l’an 2000

Cette semaine, on change de format. Au lieu de redécouvrir une gamme, nous plongeons dans le dossier que le magazine Figure Oh a consacré à Hokuto no Ken en juillet 2000. Au cœur de ce dossier spécial, une interview fleuve. Le 26 mai, dans un salon de l’hôtel Hilton de Tokyo, la rédaction installe une table couverte de figurines et fait asseoir de part et d’autre Tetsuo Hara et Buronson. Le dessinateur et le scénariste vont passer l’après-midi à commenter les figurines tirées de leur œuvre.

Une série réalisée à distance

Tetsuo Hara et Buronson photographiés pour Figure Oh en mai 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

La première chose que l’entretien nous apprend, c’est que ces deux-là se connaissent mal. À en croire Buronson, ils ne se sont pas rencontrés pendant les cinq années de la série, l’éditeur ayant placé un intermédiaire entre eux. Buronson en donne la raison sur un ton amusé.

Parce qu’il ne fallait pas que je déteigne sur Hara. (rire général)

Buronson, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

Plus loin, il explique le mécanisme. Il n’écrivait rien d’avance, il fabriquait l’histoire semaine après semaine, et s’il avait su ce que Hara avait envie de dessiner, il aurait amené le récit dans cette direction.

L’éditeur ne les tenait pas à l’écart par hasard, il voulait que chacun travaille sans savoir ce que l’autre préparait. Hara confirme à sa manière : on ne le prévenait pas quand un personnage allait mourir, il le dessinait avec tout son attachement, et c’est pour cela, dit-il, que le lecteur ne voyait rien venir.

Sur la table, la gamme Violence Action Figure de Kaiyodo

Les figurines alignées devant eux sont celles de la gamme Violence Action Figure de Kaiyodo, lancée deux ans plus tôt. Buronson avoue d’abord n’avoir gardé aucun souvenir précis de son œuvre, puis il retrouve Shin, le premier vrai antagoniste de la série.

Aujourd’hui, j’ai tout oublié. (rires) Le premier, c’est Shin, celui qui a fait les sept cicatrices à Ken. Au début, personne ne pensait faire ça, c’est venu en cours de route.

Buronson, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.
Tetsuo Hara et Buronson devant les figurines Kaiyodo, entretien Figure Oh 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

Hara regarde la figurine de Kenshiro et constate qu’elle a été faite d’après l’anime. La rédaction leur apprend l’ordre des sorties, Kenshiro et Rei en première vague, Jagi et Raoh en seconde, et Buronson demande aussitôt lesquelles se vendent. Kenshiro, Raoh, puis Rei, lui répond-on.

Comme au sondage de popularité.

Buronson, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

Le sondage en question est celui que le Weekly Shōnen Jump organisait auprès de ses lecteurs pendant la prépublication, et dont le classement des personnages était publié dans le magazine.

Buronson examinant la figurine de Rei, entretien Figure Oh 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

Ils cherchent ensuite ce qui manque. Pas de femmes, remarque Buronson. Pas de Yuria, complète Hara, ni Rin, ni Bat, ni Fudô (le personnage est pourtant bien présent dans la gamme 199X). Buronson, lui, réclame Uighur, le gouverneur de la prison de Cassandra, un personnage qu’il aimait bien. L’idée était simple, une prison venait d’entrer dans l’histoire et il lui fallait son geôlier, l’apparence du colosse relevant de la seule imagination de Hara, à qui il n’avait rien précisé. Le coffret Raoh et Kokuoh passe entre leurs mains. Hara en avait un à l’atelier et l’a donné, tout le monde en voulait. Buronson se souvient d’un défaut des premières versions.

Sur les premiers, la tête sautait tout le temps. (rires) La version DX sortie après est bien, elle.

Buronson, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

Et puis il y a Souther, sur lequel Hara s’arrête. Ce personnage, il ne l’a pratiquement jamais dessiné en dehors des planches.

Souther, par exemple, on voit qu’ils ont vraiment regardé l’original. Je n’ai fait qu’une illustration de lui, à peu près, et elle n’a même pas servi sur les volumes. Une seule en couleur, et pourtant ils sont allés chercher jusqu’aux petits détails…

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.
La gamme Violence Action Figure Kaiyodo présentée dans Figure Oh n°34
La gamme Violence Action Figure de Kaiyodo, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

Dessiner en deux dimensions mais penser en volume

Tetsuo Hara pendant l’entretien Figure Oh, mai 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

Puis la rédaction pose la question du volume. Pensait-il en trois dimensions à l’époque ? La réponse tient en deux phrases.

Moi, je pensais en volume. Seulement, le dessin ne suivait pas.

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

Puis vient la question de Raoh, que Buronson dit avoir imaginé sans modèle, à partir d’une seule image, un homme énorme sur un cheval énorme. Le personnage n’existait pas encore quand le cheval est entré en scène, des traces de sabots larges comme des pieds d’éléphant, puis la bête, puis le cavalier. Hara, lui, n’avait rien de tel en tête. La rédaction s’étonne de la taille du personnage.

La taille, c’est celle qu’on voit avec les yeux du cœur. Si le cheval paraît si grand, c’est aussi une image vue par ces yeux-là. L’échelle, je ne crois pas qu’elle soit juste.

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

Autrement dit, le dessinateur lui-même prévient que ses proportions ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Tout sculpteur qui a dû décider de la taille de Raoh face à Kenshiro a rencontré ce problème. Il se trouve qu’il est posé ici par celui qui l’a créé.

Spawn, McFarlane et un Kenshiro grandeur nature

La rédaction glisse que le premier Kenshiro de Kaiyodo doit quelque chose à Spawn. Hara ne s’en offusque pas, au contraire.

Ah bon ? Spawn était très réussi, c’est grâce à lui qu’on s’est mis à fabriquer ce genre de choses. Moi aussi, je veux sortir mes propres figurines, dans ma propre société.

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 11.

La phrase passe presque inaperçue dans le fil de la conversation. Elle prend un autre relief quand on sait que Coamix ouvre ses portes en juin 2000, un mois après cet entretien. Nobuhiko Horie, leur ancien responsable éditorial, quitte Shueisha et fonde la société avec Hara, Tsukasa Hōjō et Ryuji Tsugihara.

Dans la pièce trône aussi un Kenshiro à l’échelle 1, qui impressionne Buronson. La rédaction raconte son histoire : Kaiyodo l’a fabriqué sans autorisation et s’est fait rappeler à l’ordre par l’ayant droit. Buronson estime que s’il était mis en vente, il trouverait preneur. Plus tard dans l’entretien, Hara revient sur le sujet par un détour : dans sa jeunesse, il n’existait aucune figurine qu’on puisse poser, il n’y avait guère que GI Joe. Et il cite Todd McFarlane, le créateur de Spawn devenu fabricant de jouets, comme l’exemple de ce qui n’avance pas tant qu’on ne le fait pas soi-même. Invité à en faire autant avec ses propres personnages, il répond qu’il va bientôt pouvoir le faire.

Tetsuo Hara et Buronson manipulant les prototypes, entretien Figure Oh 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

La gamme 200X présentée en avant-première

Puis la rédaction sort son exclusivité. Un objet encore en développement, sans peinture définitive, articulé comme aucune figurine Hokuto no Ken ne l’avait jamais été. Son nom : Hokuto no Ken 200X. Le système d’articulation s’appelle mono shaft drive, il vient des robots de Kaiyodo, et l’argument de vente est simple : reproduire presque entièrement l’échange de coups entre Kenshiro et Raoh. Hara découvre l’objet. Il n’en avait pas entendu parler du tout.

Tetsuo Hara découvrant le prototype 200X, entretien Figure Oh 2000
Photographie Murata Tetsuya, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

On est en 2000, ce serait gênant de ne pas savoir faire au moins ça. Il faut bien progresser. Mais pouvoir la manipuler comme ça, c’est bien.

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 12.

Buronson demande si c’est passé par l’ordinateur. Non, répond la rédaction, tout est fait à la main, dans un atelier dédié, les articulations sont découpées en tâtonnant dans la pâte à modeler. Buronson prédit que les autres mangakas vont voir ça et s’en inspirer à leur tour. Hara, lui, a déjà jeté son dévolu sur un modèle.

Celle-là, je la veux.

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 12.

Le magazine consacre ensuite trois pages à cette gamme. Parmi les six arguments de vente qu’il aligne, le cinquième tient en une ligne : le résultat satisfait Buronson comme Hara. C’est l’entretien qu’on vient de lire, transformé en argument commercial. On y apprend aussi qui sculpte. Kenshiro et Raoh, les deux premières pièces, sont confiés à Yamaguchi Katsuhisa, l’inventeur du système articulé, avant que la direction du modelage ne passe à Enoki Tomohide pour la suite de la série. Shin et Heart sont annoncés comme prochaines sorties.

Prototypes non peints de la gamme Kaiyodo 200X, Figure Oh n°34
Les prototypes de la gamme 200X. Photographie Tsuruta Tomoaki, Figure Oh n°34, World Photo Press, 2000.

Ce que l’entretien annonce pour la suite

L’entretien ne se limite pas aux objets, et il serait dommage de taire ce qu’il dit du reste. On y apprend que la série devait s’arrêter au bout de trois ans, à la mort de Raoh, et que l’ordre de ressusciter Yuria est venu d’en haut, contre la volonté des deux auteurs. Que Buronson n’a plus reçu une seule commande venant de la rédaction du Jump depuis la fin de la série. Que Hara, de la génération de Taiyō ni hoero!, la série policière où chaque inspecteur finissait par mourir en service, dessinait Kenshiro en pensant qu’il mourrait à la fin.

Mais la dernière question de la rédaction porte sur la suite, et c’est là que l’entretien rejoint ce qui va arriver. Buronson n’y est pas prêtvet refuse de le faire au rabais. Sa réponse, il la donne en riant.

Si je n’ai plus d’argent, je m’y remettrai. (rires) Il faut bien manger.

Buronson, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 13.

Il conditionne d’ailleurs toute reprise à la présence de Horie, le seul, dit-il, qui comprenait cette œuvre mieux que personne. Hara, lui, y pense. Et il décrit ce qu’il a en tête, sans en avoir encore parlé à son scénariste.

Non. Je n’en ai pas encore parlé à Buronson, mais en changeant de titre, et en ne gardant que le Hokuto Shinken. Une technique qui tue, ça rend bien des services. Rien qu’avec ça, on pourrait peut-être aller dans un autre monde. Avec quelqu’un du sang de Kenshiro…

Tetsuo Hara, Figure Oh n°34, juillet 2000, p. 13.

Souten no Ken commence l’année suivante dans le premier numéro du Weekly Comic Bunch, le magazine de Coamix. Son héros s’appelle Kasumi Kenshiro, soixante-deuxième successeur du Hokuto Shinken. L’entretien de Figure Oh ne nomme rien de tout cela. Il en laisse seulement entrevoir les prémices, un mois avant que Coamix n’ouvre ses portes.

Le numéro

Couverture de Figure Oh n°34, juillet 2000, dossier Hokuto no Ken
Couverture de Figure Oh n°34, World Photo Press, 30 juillet 2000.

Figure Oh n°34, World Mook 269, paru le 30 juillet 2000 chez World Photo Press, 990 yens. Le dossier Hokuto no Ken court de la page 9 à la page 23.

Outre l’entretien (texte de Anzai Leo et photographies de Murata Tetsuya), il contient un rappel des écoles de combat, un arbre des personnages, les trois pages exclusives sur la 200X, un catalogue des produits disponibles à l’été 2000, un retour sur les jouets Popy et Bandai des années 1980, et une liste numérotée des cinquante versions de la gamme Violence Action Figure existant au 30 avril 2000, établie sous le contrôle de Kaiyodo.

Sources

  • Figure Oh n°34, World Photo Press, 30 juillet 2000, pages 9 à 23. Entretien 緊急企画 世紀末覇王対談・武論尊VS原哲夫, pages 10 à 13, enregistré le 26 mai 2000 à l’hôtel Hilton de Tokyo.
  • Toutes les citations sont traduites du japonais par nos soins.

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