mercredi 28 octobre 2026
« C’est la mort de Raoh qui était l’aboutissement de Hokuto no Ken » : Buronson en 2006, vingt ans après (Data File Ōgi Hidensho)
Interview 2006 · Hokuto no Ken · Buronson

« C’est la mort de Raoh qui était l’aboutissement de Hokuto no Ken » : Buronson en 2006, vingt ans après (Data File Ōgi Hidensho)

Fiche technique

Date
2006
Type
Livre / databook
Intervieweur
Rédaction de l'ouvrage, Shiranui Pro (non crédité)
Protagonistes
Buronson
Traduction
Hokuto Chronicles
Résumé En 2006, le Hokuto no Ken Data File Ōgi Hidensho ouvre ses entretiens avec les créateurs de la série sur Buronson. Il raconte qu'il a été adjoint à Tetsuo Hara pour la prépublication hebdomadaire, qu'il a choisi un monde d'après la guerre nucléaire à cause de Mad Max, et qu'il forgeait les noms en kanji avant de les passer en katakana. Il dit qu'il est mauvais pour construire un héros, d'où un Kenshiro taciturne, qu'il a pris un vrai plaisir à écrire des crapules sincères, et que Jagi et Amiba sont désormais ses personnages préférés. Il revient sur le deuxième chapitre, réécrit plusieurs fois, sur une histoire inventée semaine après semaine, et sur la mort de Raoh, dont la dernière réplique rejoint ce qu'il ressentait sur l'œuvre. Il refuse enfin qu'on range Hokuto no Ken dans le manga de violence.

En 2006, près de vingt ans après la fin de la prépublication, le Hokuto no Ken Data File Ōgi Hidensho, livre de données réalisé par Shiranui Pro pour Futabasha, ouvre son chapitre « Les hommes qui ont créé Hokuto » (北斗を創った男たち) sur un long entretien avec Buronson, le scénariste de Hokuto no Ken. Sur six pages, il revient sur la naissance de la série et le choix du monde d’après la guerre nucléaire, la fabrication des noms de personnages et de techniques, ses crapules préférées, le deuxième chapitre qui lui a tant coûté, et la mort de Raoh, qu’il tient pour le vrai aboutissement de l’œuvre. Les entretiens de Tetsuo Hara et de Nobuhiko Horie suivent dans le même chapitre. Traduit par nos soins.

« C’est parce que le monde est vide que Hokuto no Ken a pris vie »

Question. Dites-nous comment vous en êtes venu à écrire Hokuto no Ken.

Buronson. Hokuto no Ken a d’abord paru sous la forme de deux one-shots originaux de Hara. Quand la prépublication hebdomadaire a été décidée, on s’est dit que Hara allait mettre toute sa force dans le dessin, qu’il n’y arriverait pas s’il devait aussi penser l’histoire, et qu’il valait donc mieux lui adjoindre un scénariste. Il y avait plusieurs autres candidats, mais c’est moi qui ai fini par être choisi, apparemment, allez savoir pourquoi (rires).[1]

Question. Le principe des one-shots ressemblait à celui de Hissatsu Shigotonin, la série historique.

Buronson. Oui, une sorte de bourreau en milieu scolaire, une histoire de nettoyeur, si on veut. Quand on m’a confié le scénario, la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est ce qui rend les arts martiaux captivants. Ce qui me plaisait le plus, c’était la réplique « Tu es déjà mort » et l’attrait du Hokuto Shinken. Ensuite, je me suis dit que pour exploiter cet attrait, il fallait un décor où montrer la force physique et la force au combat. Vu sous cet angle, un cadre contemporain est un peu fade. Pour faire ressortir la force physique, je me suis dit qu’il n’y avait guère que la préhistoire ou le futur proche. Mais avec la préhistoire, on tombe dans un monde de force brute, et rien d’autre (rires). À l’époque, il y avait un film qui s’appelait Mad Max, et je me suis dit, c’est ce monde-là. Alors j’ai commencé par fabriquer un monde d’après la guerre nucléaire, où l’on ne peut se fier qu’à la force de ses bras.

Question. Mad Max vous a donc marqué ?

Buronson. Oui, ça m’a marqué. L’immensité de l’Australie, et le fait qu’on puisse faire un film aussi passionnant avec si peu d’argent.

Question. Le budget avait l’air modeste, c’est vrai.

Buronson. Et pourtant, c’était passionnant, ça m’a fait un choc. Dans un cadre contemporain, ce serait une histoire banale, mais ça marchait parce que ça se passe dans le désert, à une époque indéterminée. Ça m’est resté, cette idée qu’un monde pareil pouvait exister. Je pense que Mad Max a réussi parce que son décor était unique. En cadre contemporain, ça n’aurait jamais marché. Et Hokuto no Ken aussi, à l’époque contemporaine, ça aurait été difficile. J’ai aussi pensé à prendre Blade Runner comme référence. Mais ce film se passe dans un futur proche, avant la guerre nucléaire. Cet univers aurait pu convenir aussi, mais dessiner les bâtiments et tout le reste, c’est difficile. Alors on s’est dit qu’il valait mieux qu’il n’y ait rien.

Question. Et dans un monde vide, on peut faire des choses spectaculaires.

Buronson. Hara avait en tête un héros à la Bruce Lee. Changer le cours de l’époque par les arts martiaux et la force physique, ce n’était possible que dans un monde où l’on ne sait pas dans quel pays se passe l’histoire.

« Ne pas faire parler le héros, le faire jouer de dos »

Question. Changeons de sujet. Les noms des personnages sont remarquables. Comment les avez-vous trouvés ?

Buronson. À l’instinct. Pour trouver un nom, je commençais par l’écrire en kanji, puis je bricolais à partir de là. Jagi vient du 邪 de 邪悪, le mal. Toki part de l’image de l’oiseau disparu.[2] C’est comme ça que je procédais.

Question. Intéressant. Et Raoh, par exemple ?

Buronson. Raoh, c’est le 羅 de shura et le 王 de roi. Je partais du poids et de la force des kanji, puis je passais le nom en katakana.

Question. Y a-t-il des noms qui vous ont donné du mal ?

Buronson. Quand les personnages se sont multipliés, oui. Arrivé aux Cinq Étoiles du Nanto, je commençais à être à court d’idées (rires). Shûren, Huey, je trouve que je m’en suis quand même bien sorti (rires).

Question. Mais c’est très réussi. D’ailleurs, autant que les noms de personnages, les noms d’arts martiaux et de techniques sont remarquables.

Buronson. Pour ça, il suffisait d’un Kōjien. J’assemblais des caractères compliqués, rien de plus (rires).

Question. Parmi les noms de techniques, le Danko Sōsai Ken (断己相殺拳) du Nanto Suichōken m’a marqué. On y sent une détermination terrible (rires).

Buronson. Oui. Mais je ne me souviens plus du tout comment je l’ai trouvé (rires). Ces noms ne reposent pas sur grand-chose.

Question. Quand vous cherchiez un nom de technique, partiez-vous d’une image précise ?

Buronson. Un peu, oui. Le Hokuto, c’est un poing massif, l’idée de dureté (剛). Le Nanto, c’est l’idée du rasoir, du tranchant. J’y pensais en concevant les techniques. Pour le Nanto, des noms qui coupent, pour le Hokuto, des noms qui donnent une impression de poids et de force.

Question. Le Nanto Seiken porte des noms d’oiseaux. Quelle était l’intention ?

Buronson. Parce que le Nanto évoque la souplesse. Je voulais quelque chose de doux et d’élégant. D’où l’oiseau, rapide et gracieux.

Question. Dit comme ça, c’est convaincant. Passons à l’apparence des personnages. Au début de la prépublication, Kenshiro semble marqué par Bruce Lee.

Buronson. Oui, je pense que Hara avait en tête l’image de Bruce Lee.

Question. Et la vôtre ?

Buronson. Hmm. Bruce Lee est un peu mince, non ? Moi, je l’imaginais un peu plus costaud. Au début, il ressemblait à Bruce Lee, mais à mesure que les ennemis deviennent plus forts, il prend du volume, non ?

Question. L’image que Hara avait en tête a changé aussi ?

Buronson. Oui, je pense que ça a changé chez lui aussi. Les poses des moments forts sont toujours restées celles de Bruce Lee, mais pour le reste, je crois que l’image est devenue plus puissante.

Question. Kenshiro parle peu. D’où vient ce trait ?

Buronson. Les répliques du héros, c’est difficile (rires). Un héros, ça ne parle pas, surtout ceux que j’invente. Je suis mauvais pour construire un héros (rires). Du coup il devient taciturne. Il se tait, il joue de dos, et c’est autour de lui que ça bouge. Un héros qui a de l’allure finit toujours par se taire. Celui qui cherche la bagarre, c’est une petite frappe. Comme il n’agit que quand on vient le provoquer, il est forcément taciturne. Et puis, comme ça, il n’y a plus qu’à lui trouver une réplique choc.

Question. La réplique « Tu es déjà mort » est emblématique, de ce point de vue.

Buronson. Exactement. Hara l’avait employée dans les one-shots, et je me disais qu’il fallait absolument la garder. C’était ce que le Hokuto Shinken avait de meilleur, et je me disais qu’il ne fallait surtout pas y toucher. Pour Hara comme pour Horie, je crois que Hokuto no Ken, c’était d’abord cette réplique.

« Si on ne va pas jusqu’à écrire ce que pensent les crapules, les personnages perdent tout intérêt »

Question. L’attrait de Hokuto no Ken tient beaucoup aux personnages autres que Kenshiro. Parlons des personnages secondaires. D’abord Rin et Bat. Pourquoi les avez-vous créés ?

Buronson. Chaque épisode de la série était un pari à remporter, donc je ne pensais pas beaucoup à la suite. Dans un épisode conçu comme une histoire complète, j’ai fait apparaître Rin et Bat pour faire avancer l’histoire, et pour représenter les faibles. Et pour montrer que la puissance du Hokuto Shinken ne sert pas qu’à tuer mais peut aussi sauver, j’ai rendu Rin muette. Normalement, Rin et Bat auraient dû disparaître avec cet épisode, mais comme la série continuait, on a décidé qu’ils partiraient à la suite de Kenshiro. Il fallait bien des personnages pour faire avancer l’histoire.

Question. Ils expliquent la situation à la place de Kenshiro.

Buronson. C’est pour ça que je les ai gardés avec lui. Au départ, ils n’étaient là que pour boucler une histoire en un épisode.

Question. Passons aux crapules. Au début, beaucoup ont un vrai charme, Colonel, Jackal et les autres.

Buronson. Oui. Mais si j’avais continué comme ça sur le mode du bien qui punit le mal, ça se serait terminé en deux ans (rires). On a beau sortir des méchants puissants, ça ne mène pas plus loin. Alors j’ai fait apparaître des méchants qui portent un drame, comme Souther. Souther est en quelque sorte l’adversaire le plus fort face au Hokuto. Ensuite, il ne restait que l’affrontement entre gens de la même école, c’est-à-dire la querelle de frères avec Raoh. Mais à partir du moment où l’on s’est dit que Toki, qui s’était battu contre Raoh, était peut-être en vérité le plus fort, je pense qu’on a pu donner à l’œuvre plus de poids et de profondeur.

Question. Raoh prend une place énorme. À partir d’un certain moment, on sent pour lui un attachement qui menace d’éclipser Kenshiro. Qu’en est-il ?

Buronson. C’est que le gentil, on devine toujours ce qu’il va faire.[3] Il ne fait rien de mal, il ne tue pas. Alors qu’un méchant qui a sa propre philosophie et qui y croit dur comme fer, quand on l’écrit, il a de l’allure, parce que tout ce qu’il dit, il le pense. Du coup, il prend de plus en plus de place dans ma tête. Je prenais vraiment plaisir à l’écrire.

Question. Raoh est un personnage qui court à sa perte, comme il en existe depuis longtemps au Japon.

Buronson. Au fond, c’est sa force qui lui fait suivre un chemin solitaire, si on veut. Il a cet orgueil farouche qui le fait foncer même quand il sait comment ça finira. Un personnage pareil est facile à écrire, alors il prend de l’ampleur, et Toki et Kenshiro, entraînés par lui, ont grandi eux aussi.

Question. C’est l’existence de Raoh qui rend la vie de Toki aussi terrible.

Buronson. Oui. Celui que Raoh craignait le plus, c’était Toki. Quand deux maîtres se comprennent d’une certaine façon, l’histoire est plus facile à écrire, non ?

Question. En dehors de Raoh, d’autres méchants ont une conviction, Kaioh par exemple. Y étiez-vous attaché ?

Buronson. Les crapules de second plan, inutile de leur inventer un passé. Mais une crapule un peu importante, sans passé, devient une simple marionnette. Pour en faire un mal de chair et d’os, il lui faut un passé, sinon elle n’a aucune profondeur. Si Kenshiro se bat contre une marionnette creuse, Kenshiro devient une marionnette lui aussi. Alors que face à un mal qui a sa philosophie, Kenshiro a une raison de se battre pour de bon. Du coup, quel que soit le méchant, si on ne va pas jusqu’à écrire ce qu’il pense, il perd tout intérêt. Toute crapule doit avoir sa part de raison, sa philosophie du mal. Même un but comme « je voyage pour manger ! », ça suffit.

Question. Avoir pour but de manger, c’est honnête, aussi.

Buronson. S’il dit « je fais la crapule pour manger », le personnage a plus d’épaisseur que quelqu’un qui tue, sans plus. Sinon, c’est ennuyeux, alors je leur donnais un but, exprès.

Question. Jûza détonne particulièrement dans l’œuvre. Y étiez-vous attaché ?

Buronson. Jûza, l’homme qui vit comme un nuage. Il a beaucoup plus de succès que je ne le pensais. Sans doute parce qu’il meurt en un rien de temps (rires). Une vie courte et intense, quelque chose de viril.

Question. Il a de l’allure, c’est vrai. Personne ne peut vivre comme ça (rires). Et c’est justement pour ça qu’on l’admire.

Buronson. Oui. Les Cinq Étoiles se sacrifient tous. À bien y réfléchir, Kenshiro est un profiteur. Tout le monde meurt pour lui.

Question. Dire que Kenshiro est un profiteur, c’est quelque chose (rires).

Buronson. On le sauve sans même qu’il s’en rende compte. Cela dit, c’est ça, un héros.

Question. Et les personnages féminins ? Yuria par exemple.

Buronson. Yuria est passive de bout en bout. À part le moment où je l’ai fait combattre comme dernier général du Nanto, je ne l’ai écrite que comme une femme au destin triste, qui pleure. Avec le recul, je me suis dit que j’écrivais mal les femmes (rires).

Question. Pas du tout. Vue par un homme, Yuria est une figure féminine idéale.

Buronson. Une femme sacrée, à laquelle personne ne peut toucher. À bien y réfléchir, entre Kenshiro et Yuria, c’est un amour entre une vierge et un puceau (rires). D’où ce caractère sacré. Il fallait qu’aucune crapule ne puisse la toucher.

« Écrire des crapules qui vivent sincèrement, c’était un vrai plaisir »

Question. Parmi tous les personnages que vous avez créés, lequel préférez-vous ?

Buronson. Jagi. Il a exactement mon caractère (rires). Jagi et Amiba, je me reconnais vraiment en eux. Avant, je disais Raoh, mais tout le monde m’a dit que me comparer à Raoh, c’était tiré par les cheveux (rires). Aujourd’hui, avec Jagi et Amiba, tout le monde est d’accord, et moi aussi (gros rires).[4] Quand j’en parle autour de moi, ces deux-là ont beaucoup de fans.

Question. C’est certain. Jagi et Amiba dégagent une personnalité particulièrement forte.

Buronson. Ils sont sincères jusqu’au bout, comme Raoh, mais dans le sens inverse. Ils sont prêts à toutes les lâchetés. À leur manière, ce sont de très bons personnages (rires).

Question. Construire Jagi et Amiba ne vous a pas donné de mal ?

Buronson. Non, et Hara s’est amusé aussi. Je ne pensais pas qu’ils deviendraient des personnages à ce point marquants (rires). Hara a dû les aimer. Pour Jagi, c’est moi qui ai demandé qu’il porte un casque qui lui enserre le visage. Et Hara m’a rendu un personnage extraordinaire. Je me suis dit que Hara s’était pris au jeu.

Question. Ses répliques absurdes sont excellentes aussi.

Buronson. « Dis mon nom ! », par exemple (rires). Quand il déteste quelqu’un, il le déteste jusqu’au bout. C’est un petit homme rongé par l’humiliation. Il a deux grands frères puissants, et en plus, le petit dernier qu’il voulait martyriser se révèle d’une force terrible. Forcément, ça rend tordu. Et puis en ce moment, dès qu’on parle de Jagi, ça fait mouche. C’est forcément parce que ceux qui m’interviewent voient Jagi en moi (rires). Ils ne voient jamais Raoh en moi.

Question. Mais non (rires).

Buronson. C’est vrai que j’ai pris plaisir à l’écrire. Raoh aussi, j’ai aimé l’écrire. Les gentils ont toujours les mêmes répliques, ce n’est pas très amusant. Même Toki, ses répliques sont trop belles, non ? Elles vont de soi, alors ce n’est pas très amusant. À l’inverse, des types comme Raoh ou Jagi, qui assument leur philosophie du mal, c’est amusant de les faire parler. Tout est permis. Quand l’un d’eux dit « ça ne me plaît pas », c’est que ça ne lui plaît vraiment pas (rires).

Question. Amiba avait déjà du succès à l’époque de la prépublication.

Buronson. Non, le succès d’Amiba est venu après. Au début on le détestait, on le trouvait odieux. Mais à la relecture, il a quelque chose de drôle. Les gens aiment les hommes mesquins (rires). Les sournois.

Question. La réplique en forme de question du chef du clan Kiba, « ma famille est morte, alors tu peux bien me donner ta vie, non ? », est irrésistible aussi.

Buronson. C’est absurde, non ? (rires) Absurde, mais à première vue, ça a l’air logique.

Question. On dirait que vous preniez plaisir à inventer les méchants.

Buronson. Tout le monde porte en soi une part de petitesse, non ? Et si je sais l’écrire, c’est que je connais très bien ce genre de petit homme (rires).

« J’écrivais sans pouvoir prévoir moi-même ce qui se passerait la semaine suivante »

Question. Passons à la construction du récit. Qu’est-ce qui vous a donné du mal ?

Buronson. J’ai toujours eu du mal, parce que je ne pensais jamais à la suite. Le deuxième chapitre a été plus dur que le premier. Si on ratait le deuxième, ça devenait une simple histoire d’arts martiaux. Je l’ai réécrit plusieurs fois, en étant presque brouillé avec Horie, mon éditeur. Rien n’allait, et j’ai fini par écrire l’histoire du vieil homme aux semences, le vieux Misumi, avec Kenshiro qui sème les graines à la fin. Dès que cette scène a existé, je me suis dit que ça pouvait marcher.

Question. La direction du récit ne s’est donc fixée qu’au deuxième chapitre.

Buronson. Oui. En écrivant ce chapitre, je me suis demandé pour la première fois pourquoi il voyageait, quelle était la raison de ce voyage. J’ai réfléchi à la suite et j’en ai fait une histoire où il part à la recherche d’une femme. À ce moment-là, ni Yuria ni Shin n’existaient encore dans ma tête.

Question. Vous n’aviez d’abord trouvé que le but du voyage.

Buronson. Oui. C’est à partir du troisième chapitre que le héros s’est mis à poursuivre la femme qu’on lui avait prise. Puis divers personnages sont apparus, et à la fin ça devenait une histoire de combat contre celui qui lui avait pris sa femme. C’est là qu’est apparu pour la première fois un rival puissant, Shin… En fait, tout ça a été ajouté après coup (rires). Du genre, Kenshiro avait sept cicatrices sur la poitrine, allez, on va dire que c’est Shin qui les lui a faites.

Question. Que tout finisse par coller après coup, c’est remarquable. D’ailleurs Rei aussi semblait d’abord un ennemi, puis il devient un allié.

Buronson. Oui. Quand l’histoire de Shin s’est terminée et qu’il a fallu en écrire une nouvelle, je me suis dit qu’il n’y avait rien d’étrange à ce que quelqu’un d’autre voyage comme Kenshiro. C’est de là qu’il est né. C’est une sorte de road movie. Rin et Bat apparaissent comme ses interprètes, puis Shin. Ensuite Rei, puis Jagi, et à partir de là je commençais à manquer d’histoires. Comme le nom de Kenshiro contient « shirō », le quatrième fils, j’ai décidé qu’il avait trois grands frères. J’avais utilisé Jagi comme troisième fils, donc il devait en rester deux. J’ai demandé qu’on les fasse apparaître en silhouette, pour commencer. L’histoire n’existait pas encore.

Question. Vous mettiez toute votre âme dans chaque épisode, semaine après semaine.

Buronson. Exactement. Et au bout du compte, tout s’est raccordé comme ça.

Question. Pour ceux qui lisaient la série à sa parution, chaque fin d’épisode était un choc.

Buronson. Forcément, personne ne pouvait prévoir la suite. Moi-même, je ne savais pas ce qui se passerait la semaine suivante (rires). À chaque fin d’épisode, je me demandais ce que j’allais faire la fois d’après, je me disais, la dernière fois, j’ai laissé un suspense pareil… C’était comme ça. Alors les lecteurs n’avaient aucune chance de deviner (rires).

« C’est la mort de Raoh qui était l’aboutissement de Hokuto no Ken »

Question. La mort de Raoh est un tournant majeur. Sa réplique célèbre, « Je ne regrette rien de ma vie !! », marque durablement. Est-elle venue facilement ?

Buronson. Celle-là, c’est ma propre réplique.[5] Elle rejoint ce que je ressentais, qu’après avoir écrit Hokuto no Ken, je n’avais aucun regret sur cette œuvre. Quand je l’ai écrite, j’ai vraiment eu le sentiment d’y être arrivé. Comme si le projecteur venait de se poser sur moi (rires).

Question. Ça a vraiment fait un choc. Beaucoup s’en souviennent encore très nettement.

Buronson. Oui. Je pense que Hara ressentait la même chose. Du genre, voilà, j’ai fini de dessiner. On pensait tous les deux que Hokuto no Ken s’arrêtait là. Alors quand on nous a demandé d’enchaîner sur la partie suivante sans même une semaine de pause, j’ai été stupéfait (rires). Commencer une nouvelle partie d’une semaine sur l’autre ! Impossible à écrire (gros rires). D’habitude, on vous laisse souffler six mois. Là, on m’annonce une nouvelle partie dès la semaine suivante, et je ne sais pas quoi faire. J’avais déjà tout donné, impossible de remonter la pente. C’est pour ça que je ne me souviens pas bien de la suite.

Question. En un sens, la mort de Raoh était la fin de l’œuvre.

Buronson. Hara et moi, nous avons tous les deux eu le sentiment d’avoir accompli quelque chose à la mort de Raoh. Je ne pouvais pas dire que pour moi, c’était fini, ce serait injuste envers les lecteurs de la suite. Mais il y a bien eu une coupure à la mort de Raoh. Ensuite, j’ai continué à faire de mon mieux. Seulement, la motivation n’était plus la même. Je le regrette. Mais il y avait les lecteurs, je me disais qu’il fallait faire quelque chose, alors j’ai tenu bon.

Question. Jusqu’à la mort de Raoh, quels épisodes vous ont donné du mal, ou vous tiennent à cœur ?

Buronson. Comme auteur, ce qui m’a vraiment coûté, c’est le deuxième chapitre. Ensuite, le moment où je me suis dit qu’après Shin, sortir des types forts et enchaîner les combats ne suffirait jamais, et où j’ai cherché sous quelle forme il poursuivrait son chemin d’héritier. Ça a donné le Hokuto contre le Nanto, et Souther est venu facilement, il me semble. Le point d’arrivée est devenu la querelle de succession, et je sentais qu’avant d’en venir au combat contre les grands frères, j’atteindrais mes limites.

Question. La construction du récit avançait-elle bien ?

Buronson. Oui. Ça marchait, j’ai pu écrire jusqu’à l’affrontement avec Raoh, et pendant un an environ l’histoire est venue sans peine. Et comme il y avait les rapports entre les héritiers du Hokuto Shinken, je pense que le récit a gagné en épaisseur. Jusqu’à ce que j’imagine l’affrontement avec Raoh, j’avais un peu l’impression d’écrire sur un fil.

Question. Qu’avez-vous ressenti à la fin complète de la prépublication ?

Buronson. Surtout le sentiment d’avoir rempli ma tâche. Pour être franc, je me disais que vous aussi, vous aviez eu votre compte de Hokuto no Ken. Du genre, pitié, laissez-moi souffler (rires).

Question. Dans quel état d’esprit avez-vous entamé la deuxième partie ?

Buronson. Faire de mon mieux pour le moment, courir tant que je peux courir. Arrivé au volume vingt-sept, honnêtement, je me suis dit que tout le monde avait lu bien assez. Avoir tenu jusque-là, avoir pu aller au bout, je pense que Hara l’a ressenti aussi.

Question. Hokuto no Ken a une densité qui vaut des dizaines de volumes d’autres mangas, et c’est pour ça qu’il plaît encore.

Buronson. C’est une chance. Si ça plaît encore, c’est que tant que la guerre nucléaire n’a pas lieu, le présent ne rattrape pas cette époque de futur proche, et le récit ne vieillit pas. Et puis il y a au fond la façon de vivre des hommes et des femmes, des choses universelles qui ne bougent pas quand l’époque change. Le décor ne bouge pas, et ce que les gens pensent vraiment, au fond, ne bouge pas non plus. C’est pour ça, je crois, que les années passent et que les gens continuent d’aimer l’œuvre.

Question. Pour finir, avez-vous un souhait quant à la façon dont les nouvelles générations devraient lire Hokuto no Ken ?

Buronson. Ce que je dis toujours, c’est que ça m’ennuie qu’on range Hokuto no Ken dans le manga de violence. Ce n’est pas notre intention. La violence est bien un élément de l’œuvre, mais je voudrais qu’on perçoive la tristesse humaine qui se cache dedans, et la façon de vivre des hommes et des femmes. Pas l’attrait des arts martiaux et la violence, mais la tristesse et la force humaines qui sous-tendent l’œuvre, j’aimerais qu’on les saisisse, d’une façon ou d’une autre. C’est mon souhait d’auteur.

Notes de la rédaction

  1. Hokuto no Ken, les deux récits courts : parus en 1983 dans les numéros spéciaux (増刊) d’avril et de juin du Shōnen Jump. L’histoire se déroule à l’époque contemporaine, où Kenshiro Kasumi (霞拳四郎), successeur du Hokuto Shinken, combat le mal.
  2. Mad Max : sorti en 1979, réalisé par George Miller. Film d’action au rythme effréné sur la vengeance de Max, joué par Mel Gibson. Les cascades en sont le principal attrait, et l’on dit qu’il y aurait eu un mort pendant le tournage. Deux suites ont suivi.
  3. Blade Runner : sorti en 1982, d’après Philip K. Dick, réalisé par Ridley Scott. Film de science-fiction où Deckard, le « blade runner » joué par Harrison Ford, traque des réplicants venus de Mars. Mal accueilli à sa sortie, il compte aujourd’hui de nombreux admirateurs pour son propos novateur et sa vision du futur proche. Une version director’s cut est sortie en 1992.
  4. Bruce Lee : né en 1940, acteur et artiste martial. Remarqué dans la série télévisée américaine Le Frelon vert, il devient une star d’un coup avec La Fureur de vaincre. Mort subitement en 1973, à trente-deux ans. Son visage énergique et son corps sec ont séduit le public et influencé de nombreux combattants. Son cri si particulier, « Atchô », est surnommé le cri de l’oiseau étrange (怪鳥音).

Note de lecture

Les questions ne sont pas signées dans l’entretien. Le colophon du volume crédite les textes à 橋本学 (noNPolicy), sans préciser qui a mené les entretiens. Les six intertitres, repris ici en titres de partie, et les quatre notes sont de la rédaction, de même que l’encadré de profil, qui présente Buronson sous son vrai nom, Yoshiyuki Okamura, né en 1947, scénariste depuis 1972, auteur de Doberman Deka et de Hokuto no Ken, actif aussi sous le nom de plume de Shō Fumimura. Le volume ne date pas l’entretien, son colophon porte le 30 avril 2006.

  1. ↑ Buronson rapporte qu’il a été choisi « apparemment » (らしい) : il ne le tient pas de première main.
  2. ↑ Le nom de Toki s’écrit en katakana, mais il renvoie à l’ibis nippon (朱鷺, toki), l’« oiseau disparu » (絶滅した鳥) dont parle Buronson. Au Japon, l’espèce avait disparu à l’état sauvage dès 1981, quand les derniers oiseaux ont été capturés pour un élevage en captivité.
  3. ↑ « Le gentil » rend ベビーフェイス, terme de catch qui désigne le personnage positif.
  4. ↑ Sur ses personnages préférés, sa réponse a changé : en 1986, il disait les aimer tous sauf Kenshiro (All About The Man), il dit ici qu’il répondait autrefois Raoh et qu’il répond désormais Jagi et Amiba.
  5. ↑ Quand il dit de la dernière réplique de Raoh qu’elle est « sa propre réplique » (俺自身のセリフ), il explique qu’elle rejoint ce qu’il ressentait sur l’œuvre, pas qu’il l’a écrite en pensant à lui.

Sources

Citations traduites et fiche établie par Hokuto Chronicles à partir de la publication originale. Fiche publiée le 22 octobre 2026, mise à jour le 23 octobre 2026. © 2026 Hokuto Chronicles. Toute reprise, même partielle ou reformulée, doit citer Hokuto Chronicles avec un lien vers cette page.